Je trouve les "publicités" actuellement diffusées à propos du don d'organe d'assez bonne qualité: elles ne cherchent pas à convaincre de la pertinence (ou non) d'être donneur d'organe à son décès. Elles se contentent d'en parler, dans le but d'en faire parler. Ca marche: j'en parle. C'est une bonne approche à mon sens, puisque le principal problème rencontré par les structures médicales est de savoir si oui ou non, une personne décédée acceptait de donner ses organes. En réalité, la décision revient à ses proches. En effet, détenir une carte de donneur donne une indication, mais les personnels médicaux doivent malgré tout poser la question à la famille. Celle ci peut refuser et la carte de donneur ne permet pas d'outrepasser ce refus. J'ai appris ce détail sur le site de l'agence de la biomédecine, au moment ou je voulais, justement, demander cette carte. En effet, après avoir longuement réfléchi à la question, j'ai conclu que si des morceaux de mon cadavre pouvaient encore être utiles, autant en faire usage avant de brûler ce qu'il reste. Brûlé car, soit dit en passant, je vivrais très mal le fait de me faire boulotter le cervelet par des vers de terre donc je préfère la crémation, c'est plus propre (et aussi parce que devenir un cadavre, ok, je n'ai pas le choix, mais une vieille charogne qui pue, je refuse).
Au premier abord, c'est une décision qui parait simple: je suis mort et quoi qu'on fasse de ma dépouille, je ne serai pas là pour en souffrir ou en avoir honte. Sauf que, quand même, il y a un peu d'amour propre. Je ne voudrais vraiment pas que l'on touche à ma tête, à mon cerveau. Je n'aimerai pas tellement être jeté au vide ordure, passé à la broyeuse ou charcuté par des étudiants en médecine (j'hésite encore sur ce dernier point). Mais est ce que j'accepterai que mon corps soit un peu incomplet au moment final? Non, pas vraiment. Est-ce de l'égoïsme de refuser un prélèvement? Je ne le pense pas. C'est une question trop intime. Est-ce noble d'accepter d'être utilisé pour guérir un autre? Sans doute. L'est-ce d'implanter un bout de cadavre encore tiède dans un être vivant? Sûrement pas, c'est de la charcuterie et du bricolage.
De la charcuterie et du bricolage: c'est précisément ce qui me gène au premier abord. Je n'aime pas tellement ce principe de prendre sur un mort de quoi faire survivre un vivant: ça n'est que du bricolage. Du "faute de mieux". Le greffé doit ensuite subir à vie un traitement visant à berner son système immunitaire, qui n'aurait sinon de cesse d'attaquer le greffon. C'est inélégant. Je voudrais refuser d'être donneur, rien que pour dire: "cette solution est naze, trouvez mieux! Reconstruisez des organes neufs qui fonctionnent au lieu de faire dans le matériel d'occasion! Ou alors, mettez une pompe électrique à la place du coeur et un filtre au charbon actif pour les reins!". Ces solutions seraient plus classes, en effet. Plus propres, plus technologiques, plus éthique. Elle ne souffrent finalement qu'un seul défaut: elles ne sont pas (encore?) au point. Notre intelligence n’est pas encore parvenue à remplacer ce que le hasard naturel a mis des millénaires à mettre au point. Partant de là, je me suis posé la question suivante: faute de mieux, donner tes organes pourrait permettre à d'autres de vivre un peu plus longtemps. D'embrasser encore un peu leurs parents. De faire du vélo dans la foret. D'emmener leurs enfants à l'école. De partager un repas en famille. De faire sauter le bouchon de champagne pour l'anniversaire de leur amoureux. Franchement, faute de mieux, cela ne vaut il pas le coup? Ca semble quand même très humain, très solidaire, très noble. Alors, tant pis pour l'intégrité de ma dépouille? Oui, tant pis. Je crois que je vais dire oui.
Sauf que... Et si mon foie allait éponger les excès de piquette d'un néo-nazi raciste alcoolique, homophobe, footeux-beauf qui bat sa femme et apprend des gros mots à ses gosses? Et si mon coeur allait battre pour le compte d'une blondasse peroxydée conne à crever dont la réflexion atteint son paroxysme lorsqu'elle choisit son vernis à ongle avant de sortir en boite fringuée comme une pute dans l'espoir de se faire enfiler par le premier mâle décérébré venu? C'est ça que je veux? Aider à survivre des gens qui n'en valent pas la peine? Remarque, si ça se trouve, le traitement anti-rejet ratera et mon joli rein se fera massacrer par les globules blancs d'un autre, au point qu'il faudra le lui extraire et qu'il terminera dans la poubelle à déchets organiques de l'hôpital de Brive la Gaillarde. Franchement, être donneur d'organe, ça fait rêver...
Mais on pourrait toujours se dire que les gens peuvent changer? La blondasse pourrait devenir une bonne mère après avoir été engrossée par négligence de pilule ou oubli de préservatif? Le poivrot pourrait changer lorsque sa fille chérie se mariera avec Mamadou et son fils lui présentera Stéphane qui est coiffeur chez Dessanges?
Plus sérieusement, Voltaire avait il raison en disant qu'il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent? Transposé au don d'organe, vaut il mieux oublier ses réserves à l'idée de sauver un crétin pour être certain de ne pas laisser mourir un homme de bien? Et puis, qui suis-je pour juger de la valeur d'une vie?
Alors tout bien réfléchi, je prends le risque d'avoir des bouts de moi au service d'imbéciles ou dans la poubelle du CHU de Brive la Gaillarde. Parce que, faute de mieux, mon frère sera peut être un jour en attente d'une greffe. Ou mes parents. Ou un ami. Ou seulement, un anonyme qui mérite la vie et en ferrait bon usage. Alors oui: si un jour on vous le demande, vous pouvez dire que je donne mes organes à qui en aura l'usage.
Mais bon, je préfèrerai quand même que l'on donne mon coeur à Julien le beau pompier gay TTBM de Lons-le-Saunier plutôt qu'à Amandine, la terreur analphabète de la troisième C du collègue de Gueugnon. ;-)
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