(Mise en ligne d'un billet écrit sur papier il y a quelques jours)
Je n'ai pas de connexion à internet, ni même de clavier d'ordinateur sous la main, de toute manière. C'est l'effet secondaire de vacances délicieuses dans un appartement normalement destiné aux sports d'hivers. Avec La Cigale, nous sommes là en couple solitaire. Rien que nous deux, sans personne d'autre, dans un endroit dont nous aurons eu l'exclusivité, qui ne sera jamais que dans nous deux seules mémoires et dans notre histoire commune. C'est agréable. Nous nous livrons chacun à satiété à nos petites manies de vieux couple, à nos jeux quotidiens, nos caprices encadrés, familiers, rassurants, plaisants. Lui tente de me déverser le contenu du frigidaire dans le gosier, moi je m'offusque de la piètre qualité des programmes télévisés qu'il tient à regarder. Petites joutes convenues, victoires vite concédées à l'autre, bouderies simulées. Parfois, nous allons plus loin. On parle de nous, des autres, du passé, du futur. Je me plains mollement de ses vérités, qu'il assène crûment en souriant, sans même réaliser à quel point elles peuvent blesser. De toute manière, avec son regard d'enfant innocent, celui qui lui confère sur moi comme sur les autres un pouvoir d'une étendue dont il n'a même pas idée, celui qui lui permet les meilleures réconciliations après les pires cruautés, il dit; "Mais quoi, c'est vrai, non?"... Une bouffée d'amour étouffe la rancœur de l'exaction, et nous changeons de sujet.
Nous sommes un matin du mois d'Aout, lui dort encore, moi, depuis longtemps éveillé, je contemple depuis le balcon la montagne et le ciel. Il fait délicieusement beau. Je respire. L'air est frais, légèrement humide de rosée matinale, doux et un peu parfumé. Sur la table en plastique blanc git le cadavre d'un vin de Savoie, quelques miettes du pain qui accompagna le fromage de la veille, une cuillère sale et solitaire et le bouquin de Sagan que je viens d'achever. Une fois de plus, j'ai adoré. Sagan avait un don admirable pour décrire avec une concision, une franchise et une précision diabolique des situations et des rôles trop probables pour ne pas être effrayants mais passionnants. L'achat des volumes manquant au fruit de mon pillage sera une priorité. Mais je n'ai bientôt plus de papier, alors je vais relever la tête et, au dessus des cimes, les voir vagabonder. Tandis que les vacances se poursuivront, ils me feront repenser à ce bouquin étonnant. Les nuages. Les merveilleux nuages.




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