Les voyages restent pour moi un moment de plaisir qui n'est pas seulement lié à la destination finale. J'aime l'intervalle situé entre le départ et l'arrivée. Ce temps, qui pourrait être mort, est en fait vivantissime, car je le consacre généralement à la rêverie et à l'observation de mes covoyageurs. En combinant les deux, je me vautre dans des histoires improbables, bâtissant des scénarios glauques, fantasmagoriques ou burlesques, imaginant en sus la description que je pourrais en faire, jaugeant adjectifs et adverbes, frétillant à l'idée de pouvoir utiliser un mot rigolo ou obsolète.
Ce qui explique pourquoi j'aime prendre le train: l'avion est trop rapide et ne relie que deux points entre eux, sans escale riche en rebondissement, la voiture trop individualiste et demande l'attention nécessaire à la conduite. La moto, elle, est un cas à part puisque si l'attention est monopolisée par la conduite, celle ci est plaisante en soit, mais en plus l'interaction avec l'environnement extérieur (le vent, les odeurs, la température...) rend le voyage à moto en une aventure en soit, sans l'aide d'une imagination débordante.
Et puis, il y a le métro. Le métro parisien. Mardi dernier, quand je les ai vu monter, ces deux là, je savais que le moment allait être formidable. Il avait la soixantaine et aurait été fondu dans la masse s'il n'avait pas porté, de la main gauche, un violon et de la droite, l'archet. Il portait un béret gris, plutôt laid, qui ne servait même pas à cacher une calvitie. Un blouson beige, sans forme définie, arrondissait des épaules déjà affaissées tandis qu’un pantalon gris foncé tombait en accordéons sur des chaussures banales. Sans son instrument, il aurait été invisible. Même son visage semblait absent, détaché, ailleurs. Il avait sans doute été beau et l'était encore plutôt. En voyant son violon, j'ai pensé à augmenter un peu le volume du baladeur. Encore un vieux qui allait nous infliger des airs éculés truffés de fausses notes. Je me suis ravisé en voyant la personnalité qui le suivait. Elle, même sans son tambourin à grelots, elle ne serait pas passée inaperçue. C’était la matrone par excellence. Bas de laine noirs, sabots moches, et une blouse de grand-mère. Vous savez, celui que portent toutes les mémés lorsqu'elles font des confitures, cette espèce de tunique sans couleur franche, qui ne ressemble à rien? Elle portait, elle aussi, un espèce de blouson bizarre, trop grand, qui penchait du coté gauche, sans oublier l’indispensable fichu, celui à fleurs délavées, qui aurait pu aussi bien servir de nappe que de rideaux, installé on ne sait comment sur les épaules, noué puis transpercé d’une épingle à nourrice. Malgré son ampleur, il n’épargnait cependant à personne la vision du plateau de fruits de mer constitué en collier qui cliquetait autour de son cou. Si son compère était plutôt fin, elle supportait un certain embonpoint et un début de double menton, lequel était surplombé par des lèvres très fines et pincées, qui cachaient mal des dents irrégulièrement jaunies. Une paire de lunettes parfaitement au diapason complétait le tableau, des lunettes à double foyer, à fine monture dorée et à branches décrivant des arabesques grotesques. Sa démarche lourde faisait greloter le tambourin et s'agiter les quelques cheveux blanc qui lui restait, et dont la position dénotait une tentative désespérée de coiffure structurée. En lui mettant un rouleau à pâtisserie dans les mains à la place du tambourin, elle aurait été Bonemine, la matrone du chef du village Abraracourcix. Ils se positionnèrent au milieu de la rame. Lui semblait las, elle toisait les voyageurs avec un petit sourire narquois.
Les portes se fermèrent. Le violon vint en appui sur le menton du violoniste. L'archet s'envola, se posa sur les cordes. Je m’attendais au pire et ce n’était pas encore assez. Un couinement abominable s'échappa de l'instrument. J'ai cru qu'une corde avait explosé et décapité un chat. Le tambourin à grelots s'invita à la fête, achevant de rendre le vacarme insupportable et la musique indéfinissable Tandis que le crincrin s'agitait en vomissant des assemblages informes de fausses notes, Bonemine souriait de toutes ses mauvaises dent, adressant un regard ravi mâtiné de sadisme aux voyageurs épouvantés. Certains retenaient leur rire, d'autres prenaient un air de dignité outragée, d'autres encore cachaient mal leur agacement. Soudain, un coup de tambourin plus fort, et le silence. L'archet, encore sur les cordes, attend, inquiet, rendant aux grincements du métro le monopole du fracas.
Bonemine se hausse sur la pointe des pieds.
"C'est un air de Carla Bruni. Et il continuera à jouer tant qu’on n'aura pas récupéré 3 euros dans ce wagon"
Deux coups de tambourin.
"Va y, joue!"
Une meute de chat entière entreprit de constituer une chorale. Une vitre explosa et une jeune fille se mit à saigner du nez. Avec un air amusé, le violoniste se déchaina, martyrisant son instrument avec l'enthousiasme de l'hystérie, tandis que Bonemine et son collier conchyologique sillonnaient le wagon en agitant le tambourin d'une main et un porte monnaie de l'autre.
"Allez, allez! Sinon, je chante!"
Face à cette menace suprême, les portefeuilles des rieurs s’entrouvrent tandis que d’autres visages s’effondrent littéralement. Une vieille dame très digne laissa échapper un gémissement et un nourrisson se mit à vagir. A Los-Angeles, Michael Jackson trépassa avec 2 jours d’avance. L'écran du iphone d'un jeune haut fonctionnaire à l’air concussionnaire se fissura. Une note suraigüe acheva de convaincre un innocent de lâcher la dernière cinquantaine de centimes manquant.
Le métro arrivait gare de l'Est. J’étais à l’heure et je tenais mon amphigouri du weekend.






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