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mercredi, mai 8 2013

L'inconnue du Birobidjan

Je n'avais jamais entendu parler de cette partie de l'histoire du peuple juif. Pour tout dire, j'ai même pensé au début du livre que son existence était même une partie de la fiction. De fait, je peine à définir dans l'ouvrage ce qui relève de la fiction et de la réalité historique. Quelques pages en annexe donnent heureusement quelques informations sur les personnages réels figurant dans le livre. Pour le reste, le vortex wikipedia n'est pas forcément un vortex tant les pages sont succinctes. Birobidjan, donc, est une enclave juive créée par Staline pour donner un pays aux juifs du monde, bien avant la seconde guerre mondiale et la shoah. Pas la meilleure part du monde cependant : Birobidjan est un morceau de terre au fond de la Sibérie, écrasé par la chaleur en été, glacée par le froid en hiver. Pourtant, quelques dizaines de milliers de juifs y émigrèrent durant l'entre deux guerre, optant pour la Sibérie alors que le sionisme débutait déjà doucement en Palestine.

Parmi eux, une femme, Marina Gousseiev, non juive, mais fuyant la vengeance de Staline. Une histoire d'amour lui fait lier son destin à celui d'un espion américain. Et permet au lecteur de découvrir aussi une partie du Mac-Carthysme, cet épisode de paranoia américaine qui marqua le début de la guerre froide. On y touche d'ailleurs un petit peu l'histoire de la bombe atomique soviétique, premier grand épisode de l'espionnage technique soviétique contre les USA. Là, l'occasion de sombrer dans le vortex de wikipedia est bien plus réel…

L'inconnue du Birobidjan, chez Robert-Lafont

vendredi, avril 26 2013

Cierge et bougie

Le mail avait bien débuté. Une invitation, une première bougie à souffler, la présence des grands parents, des oncles et des tantes. Et puis la chute : « ce jour là sera aussi son baptême ».

Un an. Son baptême.

Ma première pensée fut « comment peuvent-ils oser ? ». Lui faire ça. Nous faire ça. Je me suis senti triste pour ma nièce, triste qu’elle soit ainsi désignée comme une fidèle de l’église catholique hors de son libre arbitre à venir. Je l’ai sentie privée de sa liberté. Je ne comprends pas qu’ils puissent décider ainsi pour elle, lui dont les parents se sont refusés à faire ce choix, mais l’ont laissé librement faire son chemin et décider de son baptême à l’adolescence. Et même, j’ai eu le sentiment qu’en faisant entrer sa fille dans l’église, il me repoussait. J’ai réalisé qu’il y a quelques années, j’avais accepté d’entrer dans l’église pour son mariage tout en m’arrangeant pour être photographe et donc ne pas participer à la cérémonie. Il se souvient que j’ai refusé de lire un texte.

Plusieurs années après, et surtout quelques mois de lutte acharnée de l’église contre mon mariage civil, des millions d’euros dépensés contre mon union à la mairie, des mois de silence total pour condamner les dérives verbales et les violences physiques, des mois de prise de parole de prêtres, d’évêques, de cardinaux pour assimiler ma sexualité à de la zoophilie, de la pédophilie et j’en passe, des mois à hurler que mon couple est inapte à éduquer un enfant, plusieurs années après donc, je sais que non, je ne pourrais pas rentrer dans cette église. C’est au-delà de ma simple volonté, au-delà de ma simple opinion : c’est au-delà de mes forces. Au plus profond de moi, je ne pourrai pas écouter un prêtre parler de l’accueil d’un enfant dans la maison de dieu, dans la maison de la tolérance, de l’amour de son prochain, du pardon, du respect, de la paix. Hypocrisie ! Duplicité ! Mensonge !

Jamais je ne rentrerai dans une église pour voir ça, jamais. Hors de question de participer, de cautionner par ma présence ce que je ressens comme un diktat contre à ma nièce. Hors de question surtout de pardonner, pas maintenant, ni même dans quelques mois. Plus tard, peut être. Mais là, non. Définitivement, non.

Je viendrai, oui, avec Chéri. Pour la petite, pour la famille, nous viendrons souffler la bougie, mais certainement pas allumer un cierge.

mercredi, avril 3 2013

La république indulgente

Cette affaire Cahuzac me fait repenser à un mot de François Hollande, à l’époque de la campagne. Je ne sais plus où, dans quel contexte, une interview, un écrit. Il avait appelé, il s’était réclamé de faire preuve vis-à-vis de ses semblables (hommes et femmes, pas forcément politiques) d’un petit peu d’indulgence. Cela accompagnait son discours sur une société apaisée. Après les torrents de boues déchainées contre Strauss-Kahn, nous allons voir un déchainement contre Cahuzac.

Oh, je comprends le dépit de Filoche, je le partage même. Etre trompé et le découvrir est toujours une immense déception doublée d’un sentiment d’injustice. Je n’ai pas de jugement sur Médiapart. J’estime l’opiniâtreté de ce journal. Il fait son travail de quatrième pouvoir, le pouvoir de surveillance et d’alerte. Bien des publications, qui vont se déchainer sur Cahuzac, devraient en prendre des leçons.

Cahuzac a consacré ses 15 dernières années à un engagement politique. Avant cet engagement, il a n’a pas été honnête, il a fraudé le fisc. Il n’a tué personne, entendons nous bien. Il n’a même pas appelé à la haine. Il a juste fraudé le fisc. Pour ça, il vient de tout perdre. Son très haut poste au gouvernement. Ses mandats. Sa crédibilité. Ses amis politiques. Son honneur. Auprès des Français dont il avait sollicité la confiance, il n’est plus rien. Qu’est il d’ailleurs encore aux yeux de sa famille et de ses proches ?

Alors maintenant, on fait quoi ? Faut-il ajouter le lynchage à la curée ? J’ai tendance à le croire, lorsqu’il dit être accablé par la honte, lorsqu’il dit s’être laissé entrainer dans le mensonge. Un petit peu d’indulgence. Qui n’a pas déjà tenté d’échapper à une vieille culpabilité par un mensonge, et puis s’y est enferré, jusqu’à nier l’évidence ? Jusqu’à l’effondrement ? Qui n’a pas, un jour, demandé à d’autres ce qu’il ne s’est pas appliqué à soi-même ? Celles et ceux, politiques, éditoriaux, qui vont hurler, cracher, tempêter, ont-ils à titre personnel la conscience tranquille quant à leur passé, ont-ils la certitude de leur avenir ?

Et à titre collectif, sont-ils conscient de leur responsabilité ? Encourager la curée, généraliser en accusant tout le reste du gouvernement de ne pas être aussi irréprochable que souhaité, c’est creuser encore plus le fossé entre les Français, les représentants, les élites. C’est ce fossé qui permet aux riches, même honnêtes, de refuser de participer à la solidarité, c’est ce fossé qui permet aux citoyens, même malhonnêtes, de devenir Robespierriste et de voter pour la terreur. Celles et ceux, politiques, éditoriaux, qui vont hurler, cracher, tempêter, lorsqu’ils viendront se lamenter du discrédit des représentants politiques, de la monté des populismes, y repenseront ils ? Qui sème le vent, récolte la tempête.

Cahuzac a fauté, Cahuzac a menti. Mais Cahuzac est puni, et largement. Oublions-le, passons à autre chose. Cracher plus de venin sur lui ne fera pas sortir du bois les autres malhonnêtes, ni ne rendra service à ceux qui, honnêtes, essaient de rendre ce monde un petit peu plus humain.

Un monde un petit peu plus humain, c’est sans doute un monde un petit peu plus indulgent.

mercredi, février 6 2013

Les turbulences, la Fraulein et l'hotesse

- C’était si bien, en mode avion… Pris en flagrant délit !

Si bien, si bien, je ne sais pas si la Fräulein sur le siège d’à coté est de cet avis. Pour aboutir à ce lourd atterrissage sous la grêle de Paris, il aura fallut endurer près d’une demi heure de turbulences. Au début, les passager faisaient contre mauvaise fortune bon cœur, sans doute aidés en cela par les excellents biscuit sucré ou salé distribués par les hôtesses. L’inquiétude grimpa d’un cran lorsque le commandant de bord lâcha un laconique « PNC, turbulences, veuillez vous attacher ». Les passagers à proximité des hublots jetèrent un regard inquiet à l’extérieur, sans doute pour tenter de les voir, ces turbulences. Bredouilles, ils témoignèrent cependant que les ailes étaient toujours là. Les moteurs aussi, mais eux, on les entend, de toute façon.

Moi, coté couloir, j’achevais ma lecture de Libération. Taubira, notre héroïne.

Les petites turbulences devinrent des grosses turbulences. L’avion tanguait, sautait, partait d’un coté, revenait de l’autre. Un silence monacal régnait dans la carlingue, si on excepte bien entendu le grondement des moteurs et le claquement des bagages secoués dans les compartiments. La Fräulein s’agrippait à son iphone comme à un parachute. Coté hublots, on ne voyait que la purée de pois. Par contre les ailes étaient toujours là, c’était l’essentiel.

Moi, coté couloir, je jouais à Roman Empire sur ma tablette en pensant que ces deux pauvres biscuits ouvraient l’appétit.

Les grosses turbulences devinrent des rafales. Alors que le commandant venait de lâcher un péremptoire « PNC, préparez vous pour l’atterrissage », l’appareil vira brusquement sur l’aile, et fut aussi sèchement ramené à plat. « Ohooo », fit la Fräulein, les larmes aux yeux. Par les hublots, on vit subitement le sol. Assez proche.

Moi, coté couloir, j’avais du éteindre la tablette, le journal était fini et mon bouquin aussi. Je m’ennuyais. Vivement qu’on arrive.

Et puis, nous sommes arrivés. En volant en crabe, en touchant lourdement, en freinant violement, mais enfin, nous atterrissions. Je me demandais si le bruit des moteurs immédiatement après le toucher était du seulement à l’inversion de poussée de la soufflante, ou si le régime du réacteur était réaugmenté aussi pour l’occasion. On s’est mis à rouler sous la grêle. Rouler. Rouler. Encore rouler. La grêle frappait l’appareil, et nous roulions. Discrètement, je sorti mon Lumia et désactivais le mode avion. On ne sais jamais, si Chéri m’avait envoyé un sms ? La Fräulein regardait la grêle. Tout à coup, venu de 2 rangs derrière moi…

- C’était si bien, en mode avion… Pris en flagrant délit !
L’hôtesse, désanglée de son strapontin, remontait l’allée centrale et venait de chopper un de ces passagers sans respect pour les règlements qui avait déjà rallumé son blackberry. Le traitre. Il voulait notre mort ou quoi ? En riant à demi, l’hôtesse continua son inspection.

- You must not restart it. For safety, please.
Encore un. Ah, vraiment, bravo ! Dans ma poche intérieure, mon Lumia vibra. Je pris mon air le plus innocent lorsqu’elle passa, en montrant ostensiblement ma tablette éteinte. Au loin, un iphone sonna. « Ah-Ah ! » fit l’hôtesse en partant en trombe houspiller l’inconséquent ! Nous roulions toujours. J’envisageai de dénoncer la Fräulein qui n’avait pas éteint sa musique pendant l’atterrissage. L’hôtesse revenait avec un air mi molosse, mi gamine ravie. Les costumes gris riaient doucement de se faire chopper dans les travées. Comme des enfants, le silence se faisait sur son passage et les bavasseries reprenaient derrière elle avec des sourires entendus. L’ironie de la situation amusait la carlingue qui se sentait rajeunir. Et revivre, pour certains.

- Oh ! Ah non, monsieur, ahah-non ! On a le grand chelem ici ! La tablette et le smartphone, non, non, éteignez moi tout ça je vous prie ! Mais enfin !
L’anathème et tous les regards se portèrent sur le cancre. Bonnet d’âne ! Analphabète ! Incapable ! Mieux vaut lui que moi ! Vous me copierez 10 fois « les appareils électroniques doivent rester éteints jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil ». L’hôtesse jubilait. D’un coup, elle me fixa. S’approcha. Allait-elle ordonner de vider mes poches ? J’vous jure m’dame, c’est pas moi ! En plus la Fräulein qui est là elle n’a fait qu’écouter sa musique pendant la descente !

- Vous n’avez pas déjà volé avec nous hier sur le 15h25 ?
- Ah si, oui, il me semble bien !
- Ah, je croyais bien vous reconnaitre ! Je doutais, vous n’étiez pas dans la même classe, vous étiez à l’avant, non ?
- En effet, oui, on fait un trafic de billet d’avion j’étais devant à l’aller. Vous faisiez moins régner l’ordre d’ailleurs… dis je avec un sourire ironique
- Ah mais on est obligé monsieur, me reprit elle avec un air sérieux de circonstante. En plus quand on roule (oui, nous roulions toujours) le pilote est en communication avec la tour, il ne faut pas brouiller la communication.
- Oui, bien sur, bien sur… Un sourire d’innocent accompagnait cette conclusion alors que mon Lumia vibrait encore.
« PNC, dernier virage » décréta le commandant, toujours aussi amène.
- Et puis, avec le vol qu’on a eu, on peut bien rigoler un peu, me souffla l’hôtesse avant de s’éclipser.

jeudi, janvier 31 2013

De rouille et d'huile

La première fois que je suis tombé amoureux d'une vieille mécanique, je n'avais pas 10 ans, c'était un genre de foire, ou de reconstitution historique des travaux des champs, ce qui revient au même. Il y avait une machine à vapeur qui faisait fonctionner une batteuse par l'intermédiaire d'une longue courroie en cuir. Mais bon, une machine à vapeur, c'est presque classique.

En revanche, il y avait aussi une machine à pétrole. Un genre de gros tas de tôle, ou plutôt un gros tas de fer forgé, avec un cylindre énorme, unique, et un échappement gros comme un tuyaux de poêle. Environ deux fois par seconde, il s'en extirpait un souffle brutal de fumée bleutée, sentant l'huile de ricin, accompagné par un bruit de folie qui faisait tout trembler autour de lui, à commencer par cette grosse mécanique. Une burette à la main, un bleu tacheté de cambouis, le mécanicien et sans doute propriétaire posait devant son monstre qui, maigre profit de ses éternuements, faisait tourner tout doucement une immense roue de fonte accouplée à je ne sais plus quel genre d'engin. J'étais fasciné. Au plus profond de moi, j'enviais à mourir le possesseur de cette mécanique, ce type aux cheveux batailleux qui avait l'honneur immense de provoquer ces tremblements, ces fumées, ces craquements, ces grincements, ce type fantastique avec sa burette huileuse qui comprenait cette chose, qui la faisait tourner et qui devait s'amuser comment un fou à lui resserrer des boulons. Bien des années plus tard, j'ai ressenti la même émotion devant un moteur Anzani à trois cylindres, celui de la traversée de la manche par Blériot. J'étais à un meeting aérien, en Sarthe, ou en Mayenne, qu'importe. L'engin était déjà plus compliqué, mais j'y retrouvais cette émotion de la mécanique empirique, qui tourne par l'addition d'astuces souvent improbables, qui vibre davantage qu'il ne produit de mouvement utile, mais qui enfin, fonctionne, et ce n'est déjà pas si mal !

Hier, lorsque je me suis retrouvé devant ma moto qui refusait de démarrer dans son parking souterrain, j'ai ressenti d'abord de l'agacement, et puis ensuite, presque de l'amusement. De l'agacement parce que contrairement à un Anzani sur un meeting, ce moteur j'en avais besoin. De l'amusement parce que derrière ce moteur réfractaire, il y avait la promesse d'un peu de réflexion pour le remettre en route. Oh, le diagnostic était facile : une batterie abandonnée dans un souterrain non chauffé pendant deux mois d'hiver est un indice assez flagrant de batterie déchargée qui dispose d'assez d'énergie pour faire fonctionner l'électronique de la machine, mais certainement pas pour vaincre la compression d'un moteur froid.

Mais une bête panne de batterie, c'est l'occasion d'aller trainer un petit peu sur quelques forums motards, se délecter des astuces des uns et des autres, des affirmations à l'emporte pièce, de la mauvaise foi inhérente, de la provoc gratuite, et tout ça rien que sur un seul sujet, oh combien gravissime : est il pertinent de faire tourner le moteur une dizaine de minutes toutes les quinzaines pendant l'hiver ? De l'attaque gratuite contre les crétins en italiennes (forcément en panne) aux répliques sur les japonaises (inévitablement sans âme), en passant par des digressions sur la viscosité de l'huile et le risque de glaçage du cylindre, on évoque l'importance de contrôler le régulateur (qui me semble pourtant bien le dernier des éléments sujet à la panne hivernale). Arrivé à ce niveau de discussion, on a lu tout et son contraire, ce qui prouve bien que ces mécaniques, on les aime et on les vit comme on entre en religion : de manière parfaitement irrationnelle, comme des enfants face à des machines qui tournent surtout pour nous faire rêver. Certaines vieilles machines me font furieusement rêver.

samedi, janvier 12 2013

La gare, les nouilles et le blackberry

13h05, heure de Paris. 20h05, heure de Beijing.

Arrivé depuis quelques heures déjà, je me retrouve dans cette salle d'attente de la gare centrale, à attendre un train qui doit m'emmener à la station de Qinhuangdao. L'assistante nous a tout bien expliqué, avec mon collègue, avec cette attention et cette inquiétude de celle qui veut bien faire son travail, et craint que les deux malheureux occidentaux ne se perdent, montent dans le mauvais train et finissent dieu sait où. La salle est grande, avec de grand lustres baroques accrochés au plafond à moulures, de grands canevas aux murs, une étrange esthétique en fait pour cette salle dans laquelle de grosses enceintes diffusent un genre de pop chinoise que personne n'écoute. Tenaillé par la faim, nous nous sommes procurés une de ces boites de nouilles chinoises instantanées, en optant pour celle la moins colorée de rouge par peur des piments. Un peu d'eau chaude tirée d'une grosse bouilloire et nous déposons nos diners sur une table, en y ajoutant un gros verre en carton plein d'eau bouillante où surnagent quelques feuilles de thé. Une petite fourchette en plastique est coincée sur la bordure de la boite. Quelques minutes…

La sono braille. Je démêles un peu les nouilles. Porte les premières à ma bouche. Tout revient d'un coup. Cette saveur, ces bruits, ces tables en bois laqué, le brouhaha. Je retourne d'un coup quelques années en arrière, à ces quelques mois passés à Baoji, à ce voyage de 4 semaines au travers de la chine. A mon collègue qui s'inquiète un peu de comment trouver le bon quai, le bon wagon, j'oppose quelques souvenirs de débrouille dans les gares routières ou ferroviaires. Je repense à ces galères pour se faire comprendre, au jeu du hasard pour se laisser embarquer par un inconnu proposant une chambre d'hôtel. On s'en foutait, on était jeunes avec Mlle de Bourge, on était mal fagotés, on trainait tout un bazar scotché à un trolley emprunté dans une gare, on avait le lonely planet et les cheveux mal coupés, on avait des jeans moyennement propres, d'accord, mais on avait vu des pandas en vrai, on avait pris le bateau et diné en étant invité par un inconnu, on avait déambulé dans des bidonvilles et en fait, franchement, on rigolait bien.

Aujourd'hui évidement, c'est un peu différent. J'ai un blackberry et un ordinateur portable plein de présentations aussi vaguement intéressantes que fumeuses, j'ai une valise à roulette avec deux costards et 3 chemises dedans, un sac à dos avec des papiers imprimés résumant des programmes de réunion, un passeport tout neuf, un billet de train qu'un autre a acheté pour moi et un collègue qui flippe de rater ce train.

Mais j'ai aussi cette pasta-box chinoise qui fume encore un peu, ce verre en carton dont les feuilles sont descendues et en tendant l'oreille à ce brouhaha, ce tas de souvenir qui me font dire que si tout a changé, moi ce train au fond je m'en fous, on l'aura d'une manière, et si le blackberry se met à clignoter rouge. c'est surement un mail de #Chéri.

Je bois une nouvelle gorgée de thé, repose le verre en carton, regarde les feuilles. Y'a pas à chier, le verre est vraiment à moitié plein.

mercredi, décembre 26 2012

Voiture 16

Voiture 16, un câble Apple sort des toilettes et rentre dans un compartiment de première classe. Nous sommes dans ce train depuis plusieurs heures déjà. Un compartiment. 6 personnes. Un corail, pardon, un intercité 100% éco, de nuit, mais qui aujourd'hui circule en journée. Besoin de se dégourdir les jambes, je sors dans le couloir, et marche sans but précis, sauf peut-être rejoindre la voiture bar supposée être en queue de train.

Et voiture 16, un câble Apple sort des toilettes et rentre dans un compartiment à la porte fermée. La modernité surgit ainsi, fil blanc courant sur la moquette d'un couloir de train de nuit. Qui circule de jour.

Je suis du regard ce fil. L'alignement des portes de compartiment. A une extrémité, adossé à la cloison, un homme aux lèvres charnues et aux yeux à demi fermés. Elle n'est pas mal, cette voiture. Comme les autres premières classes, elle est blanche et mauve. Les peintures sont récentes. Les moquettes, justement, recevront leurs taches bientôt, plus tard. Je réalise que, comme pour ce compartiment où rentre ce fil blanc, toutes les portes sont fermées. J'ai traversé plusieurs voitures de seconde pour arriver jusqu'ici, et celles des secondes sont toutes ouvertes. On y aperçoit un étonnant melting pot, une jeune fille au regard fatigué, un type qui dort avec un étrange pull over orange vif, un jeune penché sur un ordinateur portable, de nombreux regards plongés sur de petits écrans de smartphones, regards agacés par cette connexion réseau qui ne cesse de sauter, une dame d'âge mur qui lit un roman de gare, un gros type qui ronfle, un casque rose vif… La seconde se montre, la première est fermée. La pudeur est-elle un luxe onéreux ? Je m'arrête un instant, m'adosse au couloir, puis finalement vient poser mes avants bras tout à côté des vitres. Le train avance. J'aimerai dire qu'il peine, qu'il alète, qu'il souffle et grince, et même que les escarbilles volètent le long des fenêtres tandis que le machiniste lance un long coup de corne qui se réverbère sur les montagnes. Mais non, je ne suis ni dans Harry Potter ni en 1925, je ne suis pas magicien ni un jeune homme en permission retour du Maroc qui rend visite à ses parents en Savoie, et ce train avance bien régulièrement, pas bien vite certes, mais peut-être déjà un peu trop vite pour vraiment se laisser aller à une longue indolence.

Le paysage, triste, quelques hameaux, défile. Des couleurs grises et marrons qui se succèdent derrière des vitres froides. Des forêts d'hivers, des arbres tristes. Clac-clac, clac-clac. Le bruit des rails. Je suis des yeux les lignes de démarcations que sont les fossés et les haies, qui d'ailleurs ne démarquent rien. En décembre, les champs ne sont qu'une vaste et morne étendue de terre labourée, pas de jaune des tournesols en guerre contre le vert de la luzerne ou l'ocre des blés. Il y a pourtant dans cette humide solitude quelque chose de rassurant, de stable. De triste, oui, mais cette tristesse complète et égoïste, comme dirait Sagan, une tristesse langoureuse, un ennui, que l'on regarde défiler un peu comme au spectacle, sans trop réfléchir, juste en soupirantu. Un jeune homme marche en chaussette dans le wagon. Il me croise. On se frôle, on se retient aux parois du train.

Je repasse en seconde. Porte intervoiture orange, comme avant, comme les vrais corails, avant qu'ils ne deviennent des intercités, comme ces vrais train de nuit qui nous emmenaient, enfants, de Lyon aux Sables d'olonnes, ces corails qui semblaient déjà vétustes dont on descendait au petit jour, les yeux bouffis d'un sommeil inachevé, les cheveux en bataille et le tshirt froissé, la peau moite, en trainant un sac à dos mal refermé. Le modernisme est gris métallisé, il efface le rail et se focalise sur le point de départ, et sur celui d'arrivée. Intercité. Entre ? Rien. Disparus les champs labourés, la luzerne, l'orge, le blé, le tournesol, envolées les maisons isolées, les haies, les voies viscinales, sacrifiés pour que, des toilettes, sorte le câble blanc d'un écran.

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