Rouge-cerise.net

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lundi, janvier 30 2012

Une tasse de thé et des coques de noix

Pas d’Austin Healey pour rejoindre l’enclave francophone de Bruxelles. Et tant mieux. Il eut fait bien trop froid. Pas de réelle visite non plus. Est-il seulement possible de visiter Bruxelles ? Curieuse ville à l’architecture anarchique ponctuée de fresques ou s’entassent les personnages de BD. Dans cette ville qui n’en est pas vraiment une, qui hésite entre deux langues, qui n’a jamais choisi d’organisation, capitale d’un pays qui ne sait pas trop s’il en est un, dans cette ville donc, la bande dessinée, qui ne sait pas non plus si elle est un dessin ou un écrit, est parfaitement à son aise. D’ailleurs, j’y ai appris que même la BD est hésitante, entre l’école de Bruxelles et celle de Charleroi.

Pourtant, sous ce petit crachin, on se laisse divaguer. On oublie le temps et les contraintes, comme si l’étrange fatalisme mâtiné d’auto-dérision des bruxellois était contagieux. On vaque, à demi au hasard, on achète une gaufre à un van VW antédiluvien, on lève les yeux au ciel pour profiter d’un rayon de soleil, on repart, on tourne en rond. Main dans la main, on est bien.

On termine dans un curieux rade où, à quinze heures, on peut déjeuner d’un potage aux oignons, de spaghettis bolognaise et de chili con carne. Derrière soi ou devant lui, des junkies en dreadlocks font la révolution, enfin du moins en parlent, parce que dehors il fait froid et le froid est contre-révolutionnaire. Il fait si froid d’ailleurs que subitement, un couple de vieux en déambulateur rentre, s’installe et commande deux mojitos. A ma gauche ou à sa droite, deux jeunes lisent le journal en sirotant un chocolat. La révolution, vous disais-je. On abandonne une vingtaine d’euros et on retourne affronter cette foutue contre révolution qui, en plus, est désormais venteuse. On divague encore, au gré de vitrines plus ou moins sulfureuses en pensant à Amsterdam. Petit à petit, on retrouve le chemin de l’appartement, de ses radiateurs et de sa théière. Parce que finalement, le plus grand plaisir d’un weekend, c’est lorsque, autour d’une table avec des amis, on plaisante du mauvais film d’hier soir en testant du thé à l’artichaut, alors que sur la table s’entassent des coques de noix brisées. N’est ce pas délicieux et étonnant, une noix ? Rien qu’à la regarder, c’est étrange. Comment quelque chose d’aussi rond à l’extérieur, peut il être aussi tarabiscoté à l’intérieur ? Ovoïde dehors, exubérant dedans. Et puis c’est amusant en plus, une noix : avant même de la grignoter, on livre contre l’enveloppe de bois de chacune d’elle un combat quasi personnel. Vais-je parvenir à la briser correctement ? Comment cèdera t elle ? Brutalement, dans un craquement franc qui propulse des morceaux dans les tasses des autres auprès de qui on s’excuse alors avec l’air d’un enfant pris la main dans la bonbonnière ? Ou bien réussirais-je à la fragmenter en douceur, lézardant la coque de fissures qui se rejoignent jusqu’à ce qu’il soit possible de la faire tomber en morceaux ? L’une après l’autre, c’est un nouveau défi, une nouvelle ambition, une nouvelle espérance : Ecraser cette coque en douceur, progressivement, en se retenant, la faire céder petit à petit, la craqueler bien proprement dans l’espoir, hélas si rarement comblé, de pouvoir glisser entre ses lèvres l’amande intacte, entière, et savourer sa performance en jouant du bout de langue avec les protubérances des cerneaux.

A croire que le bonheur se niche dans l’excès d’insignifiances.

lundi, janvier 9 2012

Une certaine voiture

- Et celle là ?
- Ah oui. Oui, celle là, j’aime bien. Plus que l’autre, là bas.

On tourne un peu autour de la chose, je me m’agenouille même pour avoir un meilleur angle. On se penche, on examine, on apprécie, on scrute, on reluque. Devant cette Austin-Healey verte, sur l’esplanade du château de Vincennes, on rêvasse. Les anciennes étaient à Vincennes, dimanche, et nous sommes allé les regarder. On quitte l’Austin-Healey pour voir d’autres engins, Citroën traction et SM, Renault 4 GrandLuxe, Peugeot 204, Triumph, MG, des grosses américaines de chez Ford, des minuscules italiennes de chez Fiat, des coccinelles rondouillardes, quelques Jaguars et même une Rolls. Elles n’étaient pas si nombreuses à stationner. On découvre une autre Austin-Healey 3000, bicolore. On jette un œil. Mais les yeux retournent toujours sur la première, avec sa couleur verte foncée qu’on imagine si bien au milieu de sa campagne anglaise.

Soudain, un couple s’approche d’un air décidé. Monsieur s’installe au volant alors que madame prend place à coté. Vite, je rejoins la voiture. Un coup de démarreur et le moteur s’ébroue. Un son rauque, régulier, sourd. Alors que la belle carrosserie sort doucement de sa place, l’esprit s’évade. Soudain la grisaille de janvier disparait. L’esplanade et son mauvais parking s’évanouissent, et les douves du château deviennent le fossé d’une belle départementale normande. Nous ne sommes plus à l’Est de Paris, nous sommes en Normandie, dans le bocage, nous ne sommes plus en janvier, nous sommes en avril ou en mai, je ne sais pas, il fait beau, avec juste ce petit fond d’air frais, presque marin déjà, qui fait que l’on a noué autour du cou une écharpe de Pashmînâ. Ah qu’il est agréable de rouler en torpédo, tranquillement, pas besoin d’aller vite, pas besoin de faire grimper les aiguilles des compteurs qui s’alignent sur le tableau de bord métallique, à coté de cette petite manette pour allumer les essuie-glaces, au dessus de ce petit bouton pour enclencher le starter, à l'opposé de ces deux poussoirs, là, à proximité du drapeau britannique, coté passager, et qui font jaillir de l’air chaud. Non, vraiment, pas besoin d’aller vite, il faut aller à juste ce qu’il faut pour entendre le moteur ronronner, le vent siffloter sur la carrosserie et les gravillons crisser sous les pneus, et voir le paysage défiler, ce beau paysage normand, verdoyant, avec ses prés et ses haies, sur cette petite bucolique route qui sillonne. Conducteur et passager, on se jette de petits regards furtifs, juste pour vérifier que l’autre aussi rêvasse à la vue de ces belles propriétés que nous croisons, juste aussi pour vérifier que le vent continue de faire s’affoler cette mèche rebelle mais rigolote, juste surtout pour parachever son bonheur en le sachant partagé. A bord de cette belle automobile verte bouteille, derrière son gros volant de bois précieux, rêvant d’être ce que l’on n’est pas vraiment, on sourit en hésitant entre la félicité et la nostalgie, une nostalgie douce, moelleuse, trainante, indolente, rétro, qui hésite, qui divague comme cette route qui contourne les arbres et longe des clôtures en bois vermoulu. On arrive à un carrefour, on jette un œil à ce gros panneau indicateur en vieux béton, et on enclenche le clignotant en direction d’Honfleur. On sourit, encore. C’est cela, en fait. Honfleur. Deauville. On est dans un roman de Sagan. Un petit weekend en amoureux comme un petit bouquin de Françoise, sans autre dessein que celui d’être agréable, sans autre prétention que celle d’être bâclée, un weekend comme du chocolat à l’orange, sulfureux, suave, égoïste, à la vanité un peu douceâtre, ponctué d’accélérations qui sonnent comme des rébellions avortées et de formules toutes faites au parfum péremptoire.

Un cahot. Brutal. Ah, ces mauvaises routes qui… Trop tard. C’est l’embardée. Le rêve s’envole, emporté dans ce crachin qu’on aurait aimé Normand mais qui n’est que Parisien, évanoui alors que l’Austin-Healey quitte l’esplanade dans un dernier vrombissement.

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lundi, décembre 12 2011

Comme un petit film

J’ai une proposition un peu particulière à te faire : « La Cigale et son copain passent à Paris, (…) il m’a dit que ça ferait plaisir à La Cigale de te voir ».

L’idée de prendre quelques nouvelles de celui avec qui j’ai partagé 5 ans de ma vie me trottait dans la tête depuis quelques temps, et l’envie devenait insistante depuis quelques semaines. Et puis, je ne savais pas trop comment m’y prendre. En vérité, j’avais aussi un peu peur. Alors, quand j’ai lu ça… En fait, j’ai senti mon cœur bafouiller. Je pensais lui parler au téléphone, et j’avais l’opportunité de le voir. Dans l’instant, j’ai su que j’allais dire oui. Je voulais le revoir. Je voulais connaitre cet homme qui l’accompagne désormais depuis presque 2 ans. Et puis, narcissiquement, je voulais aussi lui montrer à quel point j’avais accompli ce que je n’étais pas parvenu à faire avec lui : construire ma vie. Vivre mes envies. Avoir des amis. Aimer un autre. Etre meilleur.

Je sentais bouillonner en moi une envie de plaire, une envie de flashback, une envie de montrer que j’existais encore, une envie de brandir notre passé comme on brandit un rainbow flag un jour de gay pride : fièrement, comme un défi aux autres. J’y sentais le danger malsain de comparer. Son homme et le mien. Moi et son homme. Lui et le mien. Sa vie et celle qu’il exigeait. La mienne et celle que je voulais. Son couple actuel et son couple passé. Mon couple actuel et le sien. Qui avait gagné dans cette rupture ? Qui avait eu ce qu’il voulait ? Qui restait au bord du chemin ? Avec cette question, je sais pourquoi depuis quelques temps, je me sentais prêt à le revoir : parce qu’au fond, avec un mélange de prétention honteuse et de satisfaction malsaine, j’avais le sentiment que moi, je n’étais pas au bord du chemin. Je n’avais pas peur, parce que j’avais la conviction que son éventuel bonheur ne me rendrait pas jaloux. Au plus profond de moi, ce que je disais lors de notre rupture n’étais pas un vœu pieu, une parole de raison un peu contrainte : oui, je lui souhaite d’être heureux, sans moi, oui, le voir heureux me ferait plaisir. Parce que moi, sans lui, je le suis. Et donc parce que je ne veux pas que lui, sans moi, ne le sois pas.
Dans les jours précédents, pourtant, la tension montait. Heureux, impatient, angoissé. Je n’avais pas peur de lui, j’avais peur de moi. Comment allais-je réagir ? Pourrais-je éviter le lapsus malvenu ? Une jalousie ridicule ? Comment allait-il me parler ? Me regarder ? Comment rassurer E ? Et puis nous sommes arrivés dans ce restaurant. Le cœur battant, légèrement tremblant, arborant un parfait sourire de circonstance, nous sommes entrés.
Et puis on s’est vu.
Les yeux dans les yeux.
On s’est souri.
Il parait qu’on voit sa vie défiler, quand on est sur le point d’y passer. Que tout te revient, comme un petit film, à l'accéléré. Moi je dis que revoir un ex qui a compté, c’est un peu comme y passer. Tout revient d’un coup, des tas de moments surgissent, des souvenirs, des sensations, des instants. Les bons moments. Les pires, aussi.
Quand le petit film a pris fin, que nos regards se sont quittés, l’affaire était réglée. On n’était pas étranger, on avait un passé commun, mais un présent différent. Pas de regrets. Juste de l’estime.
Sacrée bonne soirée.

vendredi, décembre 2 2011

Hugo et son échiquier

Le matin, des cadres pas toujours jeunes ni toujours dynamiques descendent du RER en gare de la défense et moi, je m’y installe. Le train démarre poussivement alors que se termine ma chronique podcasté de Guy Carlier, « journal d’un Carlier de campagne », et tandis que le RER quitte les tours de Nanterre Université peuplées de Kévin qui ne savent pas lire, apparaissent les premières villas de Chatou, du Vésinet, du Pecq. Mon regard quitte l’écran de l’ipod, je découvre les publicités pour les cours particuliers d’Acadomia et c’est ainsi que je fais connaissance avec Mélanie, Alice, Adrien ou encore Hugo. Ces chers enfants ont tous un problème. Hugo par exemple, est fort aux échecs mais son manque de confiance le conduit à l’échec. Pauvre Hugo. Evidement, comme il ne s’appelle pas Kevin et encore moins Naser, je l’imagine dans une de ces maisons du Vésinet qui défile devant mes yeux, en train de mettre une raclée aux échecs à sa sœur Marie-Odile, pendant que la femme de ménage achève en silence de lustrer la commode en acajou à l’autre bout du salon. Hugo et Marie-Odile sont sagement assis, le dos bien droit contre la chaise, face à face, seulement séparés par le petit guéridon recouvert d’un napperon passementé sur lequel est posé l’antédiluvien échiquier familial, marqueté d’ivoire et d’obsidienne. Chacun leur tour, les deux charmants enfants bougent les pièces du jeu. Marie-Odile, qui n’est pas très attentive parce qu’elle se demande avec angoisse si elle figure sur la liste des invitées à la soirée pyjama de vendredi prochain chez Anne-Charlotte, joue n’importe comment et en oublie même son verre de jus d’oranges pressées posé à coté sur un dessous de verre en liège. Hugo, lui, soupire des erreurs grotesques commises par sa partenaire, comme lorsqu’elle s’est fait enlever son second cavalier par un pion, et ne peut s’empêcher de penser à ce que grand-papa répète sur les filles qui ne savent pas se concentrer. Je pense à la fierté que ressentiront les parents en revenant du travail tout à l’heure. Madame, après avoir rangée dans la cour son Audi A1 qui sent encore le plastique neuf, rentrera avec son sac à main Longchamp au creux du coude. Devant le tableau idyllique, elle en lâchera presque d’émotion son iphone blanc bien rangée dans sa pochette Hermes, et sera bouffie d’orgueil devant ses bambins si bien éduqués. Pourtant non. Devant les pions, cavaliers, tours et autres fous enlevés par Hugo à sa sœur, elle soupirera en pensant aux désastreux résultats en mathématiques de son fils. Comment peut-il être aussi médiocre en algèbre et mettre échec et mat Marie Odile qui est pourtant si brillante à l’école, preuve en étant que la directrice du collège Sainte Marie lui a encore remis le prix d’excellence lors de la dernière kermesse ? Quand on maitrise comme lui les mouvements du cavalier, ne pas comprendre que la somme des angles d’un triangle égale 180 degrés est incompréhensible ! A force de réfléchir, la mère d’Hugo en arrive à cette conclusion : cet enfant a un problème de confiance en lui. C’est ça, forcément ça ! Ses mauvais résultats l’enferment dans une spirale d’échecs qui le déstabilisent et le rendent fébrile à l’approche des examens, ce qu’il lui faut c’est des réussites, rien que quelques bons résultats, quelques exercices justes, pour reprendre confiance en lui, et rendre évident que la circonférence d’un cercle c’est 2πr. Subitement, la mère de famille inquiète se sent rassurée. La solution est là, grâce à Acadomia. Dans 1 mois, Hugo retrouvera sa confiance perdue et tout rentrera dans l’ordre.

En attendant, les belles demeures du Vesinet - Le Pecq ralentissent derrière la vitre de mon train. L’arrivée en gare sonnera le glas de la rêvasserie gentiment clichée qui me fait sourire un peu bêtement. Néanmoins, au moment de quitter la rame, résonne en moi l’idée que le problème d’Hugo, il est un peu cliché aussi.

lundi, novembre 14 2011

409km et le grand lit

Il me jette un petit coup d’œil puis, sur un ton parfaitement neutre: « préférez vous un grand lit où deux lits séparés ? ». Sans une seconde d’hésitation, et tout aussi naturellement, je réponds qu’un grand lit sera parfait.

Au moment de saisir la clé de la chambre 17, j’ai pensé au chemin parcouru pour en arriver là : des années d’adolescences honteuses, quelques unes d’adulescence dans le placard, quelques aventures, un premier copain, un coming out, des péripéties et 409km pour faire Paris - Saulieu. Le style gentiment désuet de l’hôtel, mélange de papier peint kitsch et de tapis qui mériteraient d’être remplacés, témoignaient au demeurant que les kilomètres ce n’est pas grand-chose, même quand il fait froid, au regard du changement de mentalité. Lors de l’inauguration du lieu, je suis bien certain que jamais l’hôtelier n’aurait demandé à deux motards s’ils préféraient un grand lit.

Il y a quelques années, après une nuit dans ce grand lit, je ne me serais pas sentis si à l’aise que ça, devant cette table de petit-déjeuner, dans cette salle à manger surchargée de décoration surannée, où un genre d’arbre à lumières rouge côtoie une fausse statuette de bronze, entre deux vitrines exposant des bouteilles de la région. Quelques tables plus loin, un homme et une femme d’une cinquantaine d’année, vieux couple à l’évidence, mastiquent longuement des tartines de beure et de confiture. Serais-je un jour l’un d’eux ? A regarder dans le vague, loin derrière mon conjoint, l’air déjà dépité à 10h, en tournant doucement une cuillère dans une tasse au contenu sans doute déjà froid ? L’hypothèse ne m’enchante guère…

Pourtant, comment prévoir l'avenir ? A l’époque où je lisais les aventures de Tintin, je n’aurai jamais imaginé que quinze ans après, sur la table d’un restaurant, j’aurai saisi la main amoureuse de l’homme qui, en face de moi, m’expliquait avoir eu un peu peur dans les virages, et donc avoir juste fermé les yeux en serrant bien fort le pilote, moi. D’ailleurs, je n’aurai pas vraiment imaginé non plus avoir une moto et emmener mon copain en weekend. Ni me promener dans Avalon en lui tenant la main. Ni m’y prendre en photo avec lui sans prêter attention à ce qu’en pensera la mémé, assise sur un banc un peu plus loin.

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Ni non plus lui murmurer des insanités à l’oreille en sortant de la crypte de la cathédrale de Vézelay.

Finalement le plus agréable dans ce weekend, c’est d’avoir été exactement tel que je suis, sans penser ni au passé, ni au futur.

jeudi, novembre 3 2011

« Alors, que je t’explique…»

Je savais qu’il me dirait ça. Je le savais, et je savais aussi que ça m’amuserait au début, et m’agacerait ensuite et m’exaspérerait à la fin. Mon père était chez moi ce weekend. A ma demande, il était venu de Lyon pour m’aider à parachever mon installation dans ce nouveau chez moi qui devient finalement un chez nous. Il m’avait demandé de prendre les mesures, de réfléchir à ce que je voulais faire, tout ça, tout ça… Naturellement, je n’en avais rien fait. Déjà, parce que les mesures il allait vouloir les prendre lui-même. Pour être sûr. Pour être précis. Ensuite, parce que de toute manière, c’est facile : je veux un meuble là, et là. Et là, le plan de travail. Voila. Boom. Very simple, dirait Steve. Donc, il est venu, prendre les mesures. J’ai commencé à sourire en le voyant sortir le fil à plomb pour vérifier si les murs sont droits. Evidement qu’ils ne le sont pas. J’ai laissé faire. De toute manière, au fond, il a raison. Et au fond, je savais aussi que même en mesurant tout, vouloir construire au millimètre près allait merder. Ca ne pouvait que merder, avec des murs aussi biscornus. Ceci dit, je n’avais pas vraiment de meilleure suggestion, alors…

Devinez quoi ? Ca a merdé. Au moment de poser les étagères, ça ne passait pas. Parce que certes, les murs ne sont pas droit verticalement et on en avait tenu compte, mais ils ne le sont sur aucun plan. Entre l’arrière et l’avant d’une étagère de 30 centimètres, il y avait une différence de plus d’un centimètre. Surprise ! Il a fallu rembarquer dans l’épave qui nous servait de voiture pour recouper tout ça à Nanterre, chez mon grand père, à la scie circulaire. Au millimètre. Et pas d’équerre, comme au début, quand on réglé la machine, avec la règle, le guide, le mécanisme truc, le bidule. Le chose. 1 jour et demi pour assembler quelques planches. Des heures (au moins) pour positionner le plan de travail, à grand renfort de niveau à bulle et d’empilage de petites cales, pour que ça soit bien horizontal. Vous pouvez venir vérifier. C’est horizontal. Mais genre, vraiment horizontal. J’ai cru mourir d’impatience. Mais la prochaine fois que je ferai des crêpes, je penserai à mon père. Je me dirais : « Il avait raison ».

Au moment de repartir, après avoir recoupé-au-millimètre les étagères, nous avons croisé mon oncle, qui venait s’assurer de l’état de mon grand père. Nous apprenons qu’il a fait un malaise, quelques heures avant, pendant qu’on positionnait au niveau à bulle le plan de travail. Là, il dort. Je m’éloigne pudiquement, laissant les deux frères discuter un peu. Je vois les visages inquiets. Nous repartons. Je sens mon père un peu soucieux. Je force un peu la discussion. Un autre sujet. Au fond de moi, je sens mon estomac se nouer. Cet aïeul, si seul dans sa maison que j’ai quitté. Si vulnérable. Il a du avoir peur. Je pense à mon père. Si loin. Il doit avoir peur, aussi. Même si je fais diversion avec mon baratin, je sais qu’il pense à autre chose. Dans cette guimbarde où les planches que nous venons d’ajuster brinquebalent autant que le tableau de bord, je pense au jour où…

Au feu rouge, j’ai tourné la tête vers la fenêtre. J’avais les larmes aux yeux.

mercredi, octobre 12 2011

Beaucoup d’eau froide dans mes toilettes

Chez moi, le chauffe eau est planqué dans les toilettes, plus exactement au dessus. Il y a tout un fatras de tuyaux qui s’emmêlent, en plomb, en cuivre, en plastique et même quelques flexibles. Au milieu de tout ça, se trouve le groupe de sécurité. Attention, lecteur, je vais t’instruire : ‘’le groupe de sécurité d’un chauffe eau sert à protéger le ballon de la surpression (via une soupape réglée à 7 bars), à isoler le ballon du réseau froid (via un robinet), à vidanger le ballon (via l’ouverture manuelle de la soupape) et à interdire le retour de l’eau chaude sous pression dans le circuit froid (via un clapet anti-retour).’’ Lundi dernier, vers 20h, je découvre avec stupeur une petite flaque sur le carrelage. Comme je sais qu’il est plus probable que l’eau tombe plutôt qu’elle ne jaillisse, je lève la tête. Déjà là, je sentais les ennuis venir à grande vitesse. Sur le robinet du groupe de sécurité, une goutte. Qui grossit. Qui grossit. Qui grossit. Et ploc, qui me tombe dessus. Une autre. Re-ploc. Une autre. Re-re-ploc. Sa mère.

Sans plus réfléchir, je décide de tenter de fermer tout bonnement ce robinet (de merde). Je tends la main. Je le touche. A peine l’ai-je touché, que le « ploc » devient « ploc-ploc-ploc-ploc ». Oups. Je retire la main en commençant à regarder avec circonspection l’ensemble du réseau, et en regrettant de ne avoir préventivement vérifié où se trouvait la coupure générale, qui, je le présentais, allait devenir utile. D’autant que pendant ce temps, le ploc-ploc-ploc-ploc se transformait en pchiiiiiiiii, avec un joli mais néanmoins inopportun petit jet d’eau sous pression, comme quand tu t’amuses, en primaire, à boucher avec ton doigt le robinet. J’avais l’impression d’être dans un dessin animé. Sauf que c’était mon chez moi et mon carrelage, ce qui rend la chose beaucoup moins fun. Et dans un dessin animé, à la fin, tout explose. Je le sentais mal, ce gag.

En vrai, je commençais un peu à baliser en regardant ce petit jet qui mine de rien se transformait en… en… en gros jet… Et puis soudain, c’est l’explosion. Dans un bruit de bouchon de champagne qui saute, le robinet a giclé contre le mur, et le pchiiiiii est devenue une trombe d’eau, se déversant sur ma tête, sur le mur, sur le carrelage. Un robinet ouvert à fond, dans mes toilettes, au dessus de moi. Le drame. Je me souviens très bien avoir hurlé « putain de sa race de merde ». Parce que techniquement, c’est ce robinet qui permet d’isoler le chauffe eau du réseau. Et là, plus de robinet. Je me suis précipité dans la salle de bain récupérer tout ce que je trouvais en serviettes.

Ensuite seulement, j’ai pensé à couper l’eau de l’appartement. Elle est où, la vanne ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais regardé. Qui peut le savoir ? Je n’ai jamais vu d’autre tuyaux et robinets ailleurs que dans les toilettes, donc elle est sans doute hors de l’appartement ? (on notera à postériori la connerie de ce raisonnement) Une serviette faisait barrage pour circonscrire l’eau aux toilettes, qui baignaient déjà dans un demi-centimètre. Pieds nus, je me suis rué sur le palier, ne voyant rien d’autre que des coupures de gaz, je me suis précipité dans le restaurant d’en dessous demander de l’aide. Devant mon air affolé, le gérant qui ne pigeait rien à rien est venu dans le hall avec moi. Avec effroi, j’ai constaté avec horreur qu’une cascade dégoulinait le long du tuyau d’évacuation (qui passe par mes toilettes, prouvant que la dalle n’est pas étanche autour de ce tuyau). Lui, aussi. Toujours pied nu, je suis remonté en glapissant « la coupure générale, c’est où », il n’en savait rien, et, consterné, ma désigné la cave en disant « faut demander le laboratoire » (qui dit restaurant dit laboratoire, lequel est dans la cave. Toujours pied nu et à demi trempé, j’ai descendu 4 à 4 l’escalier de la cave en hurlant « s’ils vous plait !!! Y’a quelqu’un », dans une scène digne de Titanic, le navire étant mon appartement. Au fond de moi-même, la conscience hurlait « pauvre con, arrête la panique, remue moins les poignets et plus les méninges !! », je savais que c’était la chose à faire mais j’entendais le bruit de la flotte depuis la cave. Un type est apparu, devant mon air catastrophé et mes demandes répétées de couper l’eau, m’a suivi, jusqu’à mon palier. De l’extérieur, on entendait la cascade. L’autre type était devant la porte ouverte, consterné, regardant bêtement les chiens qui foutaient le camp. Rentrant dans mon appartement, j’ai vu avec épouvante la flotte déborder du barrage de serviettes et couler sur le parquet. Pire, la canalisation ouverte aspergeait l’interrupteur électrique. Je voyais déjà le disjoncteur sauter et plonger l’appartement dans le noir (en vrai, j’ai aussi pensé que j’étais moi même pied nu dans l’eau, ce qui était une très mauvaise idée). Le second mec, lui, se mettait à répéter « il faut arrêter l’eau, il faut arrêter l’eau ». Merci de l’info. Et puis soudain, l’autre, qui jusque là n’avait servit à rien d’autre que patauger en débitant un charabia dans une langue que je ne parle pas, a eu un éclair de génie. Levant la main, il a manœuvré une vanne situé à 20 centimètres du groupe de sécurité. La seule vanne présente, d’ailleurs, juste à coté du compteur d’eau. Instantanément, le flot s’est tari.

Et là, pieds nus dans la flotte glacée, j’ai eu honte.

Donc, la vanne de coupure d’eau de mon appartement, elle est là. OK. C’est logique, et c’est la seule vanne. Maintenant, je le sais.

J’ai repensé au point positif noté dans mon entretien annuel : « Lucidité, calme et résolution dans les situations délicates ». C’est la première fois que je suis confronté à la panique qui rend con. Si mes toilettes étaient 6 pieds sous l’eau, mon égo, lui, était 6 pieds sous terre. J’ai eu envie de pleurer. Comment, putain de sa race de merde, comment ai-je pu si mal réagir ?

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