- C’était si bien, en mode avion… Pris en flagrant délit !
Si bien, si bien, je ne sais pas si la Fräulein sur le siège d’à coté est de cet avis. Pour aboutir à ce lourd atterrissage sous la grêle de Paris, il aura fallut endurer près d’une demi heure de turbulences. Au début, les passager faisaient contre mauvaise fortune bon cœur, sans doute aidés en cela par les excellents biscuit sucré ou salé distribués par les hôtesses. L’inquiétude grimpa d’un cran lorsque le commandant de bord lâcha un laconique « PNC, turbulences, veuillez vous attacher ». Les passagers à proximité des hublots jetèrent un regard inquiet à l’extérieur, sans doute pour tenter de les voir, ces turbulences. Bredouilles, ils témoignèrent cependant que les ailes étaient toujours là. Les moteurs aussi, mais eux, on les entend, de toute façon.
Moi, coté couloir, j’achevais ma lecture de Libération. Taubira, notre héroïne.
Les petites turbulences devinrent des grosses turbulences. L’avion tanguait, sautait, partait d’un coté, revenait de l’autre. Un silence monacal régnait dans la carlingue, si on excepte bien entendu le grondement des moteurs et le claquement des bagages secoués dans les compartiments. La Fräulein s’agrippait à son iphone comme à un parachute. Coté hublots, on ne voyait que la purée de pois. Par contre les ailes étaient toujours là, c’était l’essentiel.
Moi, coté couloir, je jouais à Roman Empire sur ma tablette en pensant que ces deux pauvres biscuits ouvraient l’appétit.
Les grosses turbulences devinrent des rafales. Alors que le commandant venait de lâcher un péremptoire « PNC, préparez vous pour l’atterrissage », l’appareil vira brusquement sur l’aile, et fut aussi sèchement ramené à plat. « Ohooo », fit la Fräulein, les larmes aux yeux. Par les hublots, on vit subitement le sol. Assez proche.
Moi, coté couloir, j’avais du éteindre la tablette, le journal était fini et mon bouquin aussi. Je m’ennuyais. Vivement qu’on arrive.
Et puis, nous sommes arrivés. En volant en crabe, en touchant lourdement, en freinant violement, mais enfin, nous atterrissions. Je me demandais si le bruit des moteurs immédiatement après le toucher était du seulement à l’inversion de poussée de la soufflante, ou si le régime du réacteur était réaugmenté aussi pour l’occasion. On s’est mis à rouler sous la grêle. Rouler. Rouler. Encore rouler. La grêle frappait l’appareil, et nous roulions. Discrètement, je sorti mon Lumia et désactivais le mode avion. On ne sais jamais, si Chéri m’avait envoyé un sms ? La Fräulein regardait la grêle. Tout à coup, venu de 2 rangs derrière moi…
- C’était si bien, en mode avion… Pris en flagrant délit !
L’hôtesse, désanglée de son strapontin, remontait l’allée centrale et venait de chopper un de ces passagers sans respect pour les règlements qui avait déjà rallumé son blackberry. Le traitre. Il voulait notre mort ou quoi ? En riant à demi, l’hôtesse continua son inspection.
- You must not restart it. For safety, please.
Encore un. Ah, vraiment, bravo ! Dans ma poche intérieure, mon Lumia vibra. Je pris mon air le plus innocent lorsqu’elle passa, en montrant ostensiblement ma tablette éteinte. Au loin, un iphone sonna. « Ah-Ah ! » fit l’hôtesse en partant en trombe houspiller l’inconséquent ! Nous roulions toujours. J’envisageai de dénoncer la Fräulein qui n’avait pas éteint sa musique pendant l’atterrissage. L’hôtesse revenait avec un air mi molosse, mi gamine ravie. Les costumes gris riaient doucement de se faire chopper dans les travées. Comme des enfants, le silence se faisait sur son passage et les bavasseries reprenaient derrière elle avec des sourires entendus. L’ironie de la situation amusait la carlingue qui se sentait rajeunir. Et revivre, pour certains.
- Oh ! Ah non, monsieur, ahah-non ! On a le grand chelem ici ! La tablette et le smartphone, non, non, éteignez moi tout ça je vous prie ! Mais enfin !
L’anathème et tous les regards se portèrent sur le cancre. Bonnet d’âne ! Analphabète ! Incapable ! Mieux vaut lui que moi ! Vous me copierez 10 fois « les appareils électroniques doivent rester éteints jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil ». L’hôtesse jubilait. D’un coup, elle me fixa. S’approcha. Allait-elle ordonner de vider mes poches ? J’vous jure m’dame, c’est pas moi ! En plus la Fräulein qui est là elle n’a fait qu’écouter sa musique pendant la descente !
- Vous n’avez pas déjà volé avec nous hier sur le 15h25 ?
- Ah si, oui, il me semble bien !
- Ah, je croyais bien vous reconnaitre ! Je doutais, vous n’étiez pas dans la même classe, vous étiez à l’avant, non ?
- En effet, oui, on fait un trafic de billet d’avion j’étais devant à l’aller. Vous faisiez moins régner l’ordre d’ailleurs… dis je avec un sourire ironique
- Ah mais on est obligé monsieur, me reprit elle avec un air sérieux de circonstante. En plus quand on roule (oui, nous roulions toujours) le pilote est en communication avec la tour, il ne faut pas brouiller la communication.
- Oui, bien sur, bien sur… Un sourire d’innocent accompagnait cette conclusion alors que mon Lumia vibrait encore.
« PNC, dernier virage » décréta le commandant, toujours aussi amène.
- Et puis, avec le vol qu’on a eu, on peut bien rigoler un peu, me souffla l’hôtesse avant de s’éclipser.
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