Durant toute ma scolarité, j’ai eu un concurrent.

Je ne jouerai pas le faux modeste en disant que j’avais un niveau correct, la vérité est que j’étais plutôt bon élève et dès le milieu de primaire, j’ai pris l’habitude de truster le haut du classement. Masculin, s’entend. Car comme chacun sait, en primaire, les demoiselles sont nettement meilleures que leurs camarades masculins. Je n’ai d’ailleurs jamais tellement compris pourquoi elles déclinaient ensuite.

Enfin bref, quoi qu’il en soit, en tant que 6° de la classe, j’étais le meilleur garçon de mon école. Signe prémonitoire, j’étais aussi le cancre en sport.

Je mangeais à la cantine, en primaire, et pour cela, un bus venait nous chercher pour nous emmener dans une autre école primaire, disposant d’un restaurant.

C’est là que je l’ai vu pour la première fois. L-. Mon concurrent. Il était le meilleur garçon de son école. Je ne sais pas pourquoi, mais l’antipathie s’est immédiatement installé entre nous. Nous nous regardions en chien de faïence, tandis que la garde rapprochée mesurait les résultats de l’un et de l’autre. 16 en math. 15 en histoire. Je l’aplatissais en histoire. Il me massacrais en sport. Un footeux. Ridicule.

Nous nous sommes retrouvés au collège. J’en ai profité pour évacuer mes encombrants amis de primaire. La course a repris de plus belle. Le concours Kangourou mathématique. Il me lamine. Je le massacre en retour en Allemand. Il se déchaîne en sport ? Je lui règle son compte en Biologie. Pour faire bonne mesure, je m’inscris aussi en latin. Il loupe le coche, et le voilà en arrière.

Et puis, le collège, vous savez ce que c’est, on grandit, les hormones y mettent du leur. Les garçons restent avec les garçons, les filles avec les filles. Hélas, mes hormones à moi n’ont pas tout compris, et je ne me mets dans aucun des camps. Je m’isole donc des groupes, créant mon propre écosystème fait d’amis de passages, que je change régulièrement lorsqu’ils m’ont prouvé leur plus totale inanité intellectuelle. Cette attitude anti-machiste me vaut au passage un solide crédit vis-à-vis des filles (je me suis toujours mieux entendu avec les filles de toute façon : on ne se refait pas…) Mais de fait, je suis hors de la mêlée. Et lui, bien campé en chef du groupe de footeux, dérape un peu. Si je me laisse distancer sur le terrain des notes scientifiques, je le lamine consciencieusement sur le terrain des matières littéraires, ou en histoire. Il faut dire que vous en connaissez beaucoup, vous, des gamins qui à 14 ans lisent les mémoires d’Albert Speer -architecte et ministre de l’armement d’Hitler- (1500 pages assommantes), les chroniques de De Gaulle, pour étayer son discours en histoire ? Vous en connaissez des types de 14 ans qui ont déjà absorbé toute la bibliothèque parentale (pourtant conséquente, surtout avec les encyclopédies), et imposer la prise d’une carte de bibliothèque pour arrêter de grever le budget familial à cause d’un appétit littéraire inextinguible ( 3 bouquins de 400 pages par semaines, ça coûte vite cher) ? Vous en connaissez, vous, des gamins de 14 ans qui ont le dictionnaire des synonymes comme livre de chevet ?

Toujours est il que je me retrouve régulièrement à lire mes dissertations à toute la classe, leader honteux certes (ca ne se fait pas, d’être bon, au collège), mais ravis de voir les yeux du rival baissés sur son médiocre 13 sur 20. Furieux, et méditant déjà la correction que j’allais recevoir à la prochaine intero de math.

À force de laisser filer les résultats en mathématique (pourquoi lutter ?), je passe sous le niveau parentalement admissible. Volée de bois vert. Je redresse la barre en bossant comme un fou (faire tous (tous) les exo de tous (tous) les chapitres du livre concernés par l’intero), et me paye le luxe d’un 20 sur 20 à faire pâlir l’ex leader, devenu outsider. Surtout qu’il s’était rétamé en beauté, ce coup là.

Et enfin, le drame. A force de trainer avec des cons, L-, déjà peu aimé des profs malgré ses résultats brillants, fait parti d’un groupe turbulent. L’atmosphère dans la classe s’en ressent, et la communauté féminine n’en peu plus (une histoire de cœur par dessus,ca fait vite exploser le consensus). De ma position d’observateur aimé des profs, je sens l’orage arriver. Mais les filles n’osent trop rien faire. Ne supportant plus ni l’ambiance calamiteuse, ni ce groupe de cons, je me rapproche du groupe féminin. Et décide de faire payer à ce con mon échec aux élections des délégués, où, à égalité des suffrages (toutes les filles pour moi, tout les mec pour lui), il l’emporte à cause de son plus jeune age. En moins de 3 jours, notre groupe dissident fait la tournée des profs, se plaignant du groupe pénible. Nous avons le beau rôle, à nous 7, nous sommes 5 bon élèves, 1 moyen, 1 mauvais. Mon concurrent est le seul élève convenable, sa bande de bras cassés et de cerveaux vides ne vaux rien. Coup de poignard dans le dos, manœuvre de fourbe et bon élève merdeux, certes, mais le temps qu’ils réagissent, tous les profs, à l’exception de la prof de musique qui est de toute façon complètement ravagée, nous soutiennent. Une heure entière de cours d’allemand fait office de congrès. Propos violents, les deux clans lavent leur linge sale en public, sous l’œil médusé de la prof et des quelques neutres de la classe. Forcément, nous obtenons gains de cause, et l’affaire remonte jusqu’au proviseur, qui, ne supportant déjà pas le groupe concurrent avant cet épisode, se fend d’un discours en classe contre les fauteurs de trouble. Heure de gloire. Il ne me le pardonnera jamais. Et même lorsque nous devons travailler ensemble, en seconde (ses potes n’étant pas au lycée général), nous ne deviendrons jamais proches, tout au plus partenaires de travail.

Je me débarrasse de toutes ces relations au milieu de la seconde, rejoignant un groupe nettement plus sympathique a mes yeux. Nous continuerons à nous observer durant tout le lycée. A travailler ensemble, parfois. Je continuerai cependant à truster les bonnes appréciations des profs, lui les mauvaises. A briller en histoire, en langues, en français, en Philo. Lui en math, en physique, en chimie, en sport. Il n’arrivera pas, cependant, à me déloger du leadership en Science de l’ingénieur. Les coefficients lui donnent une facile victoire au bac, ou il décroche le bien (loupé le Très bien, bien fait pour sa gueule et son 6 en philo) quand mes médiocres 10 en math et physique me limitent à l’assez bien.

Nos routes se séparent là. Je sais seulement qu’il n’a pas aussi bien réussi les prépas que prévus.