Obèse au nez volumineux, Achille Talon est le type même du quadragénaire bourgeois insupportable par sa suffisance et ses initiatives catastrophiques. Têtu comme un mulet, bourré d'idées velléitaires et ne recherchant que le succès, Achille accumule les erreurs en inondant ses interlocuteurs d'un délire verbal auquel nul ne résiste.
Son père, grand buveur de bière, Alambic Dieudonné Corydon Talon suit avec intérêt ses aventures et essaie de comprendre avec toute sa tendresse paternelle les idées mirifiques de son fils.
Achille Talon, monument de la bêtise humaine, ne désarme pas même dans la pire situation catastrophique et c'est d'un BOF ou d'un HOP qu'il balaie les ennuis et qu'il est prêt à recommencer.
Son voisin Hilarion Lefuneste observe l'oeil rond et la casquette bien calée sur son crâne les aventures d'Achille, avec méfiance et pessimisme.



J'ai découvert Achille Talon dans 2 albums récupérés par mon grand père avec des points de fidélité Shell (Achille Talon vous salue bien et Achille Talon fait son ménage). Je devais avoir dix ans. Moi qui adore par-dessus tout les mots excentriques, inconnus ou désuets, j'ai évidemment adoré, tout comme j'adorais les interminables bordées d'injures du capitaine Haddock, qui me précipitaient dans le dictionnaire pour découvrir en quoi "bachi-bouzouk", "ectoplasme", "scolopendre" pouvaient servir d'injure! Je connaissais par coeur une bonne partie des planches de ces deux albums de l’inénarrable Talon. Je peux aujourd'hui encore réciter par coeur la petite introduction ci-dessus.





Il faut dire qu'en plus de son vocabulaire et de ses tournures fantasques, Achille me plaisait par la vanité la plus totale de sa culture. Capable de faire déferler sur ses interlocuteurs des définitions et explications alambiquées sur des sujets n'ayant pas le début de l'ombre d'un intérêt, il n'est pour autant pas capable d'utiliser convenablement une bombe aérosol, et s'entête dans des inventions fumeuses mais révolutionnaires à la conclusion généralement calamiteuse. Sur l'ensemble de ses aventures, l'exception réside d'ailleurs dans la validité d'une théorie ou dans l'efficacité d'une démarche Talonesque. Pour autant, doté d'un ego aussi inébranlable que colossal, Talon fait preuve d'une résistance à sa propre stupidité tout simplement incroyable. Il résiste également plutôt bien à son amusant voisin Hilarion, dont le sens de l'à-propos se mue généralement en entreprise de démolition des entreprises d'Achille, à coup de commentaires assassins teintés du bon sens dont est cruellement dépourvu Achille. L'ensemble se terminant généralement par des scènes de bagarre dont l’esthétique est sensationnelle. Toute la force des albums d’Achille réside d’ailleurs dans la combinaison du dessin et des tirades du volubile héro.



Bref, Achille Talon, c'est l'inutile érigée au rang de principe fondamental, la beauté du geste et de la théorie sacralisée au dépend du sens pratique le plus évident. Je dois admettre que ces préceptes auraient pu (et pourraient encore) être miens, tant je suis capable parfois de passer un temps invraisemblable sur des choses dénuées du moindre intérêt, ou me passionner et apprendre des anecdotes sans la moindre utilité, juste pour le principe du savoir gratuit.



D'ailleurs, non content de connaître par coeur le contenu de ces deux albums, j'ai lu en quelques semaines a peu près tous les albums de Talon disponible à la bibliothèque municipale. Une fois ce préalable expédié, j'ai passé des matinées avec mon frère, chez mon grand père, à inventer de nouvelles aventures que nous dessinions ensuite. Notre plus grand plaisir créatif résidait évidemment dans les planches de massacre entre Lefuneste et Talon, sous l'oeil dubitatif d'Alambic, une petite bière a la main...