La rue est déserte. Belfort, 23h. Je sors d'une réunion de travail ou j'ai joué au professeur, expliquant les mystères du marketing à des malheureux ingénieurs outrés par l'aspect parfois bien peu cartésien de cette activité.

Il est 23h, donc, et Belfort est vide. Comme nue. Je suis seul dans cette avenue piétonne. Mes pas résonnent entre les vitrines éclairées des commerces. Est ce vraiment utile de garder tous ces halogènes sous tension, à 23h? "Les jours de l'homme: -40%". "Les 3 jours: jusqu'à -50%". Personne n'est là pour vendre, encore moins pour acheter.

Je continue de faire résonner ma présence un peu irréelle dans les recoins sombres des porches. Le vent glacial agite quelques papiers gras. Je rentre encore un peu la tête dans l'écharpe. Ces moments de solitudes sont paradoxalement de grands plaisirs pour moi. J'aime baguenauder ainsi dans les villes, lorsque elles s'abandonnent à la langueur des nuits de grand froid. Les rues, cruement éclairées par les lumières froides des vitrines et les halos jaunatres des lampadaires, révèlent à la fois leur beauté et leur laideur. Les perspectives, vidées du brouhaha et de l'agitation diurne, se révèlent. Les facades, que l'on ignore superbement sous la pleine lumière du soleil, font ressortirs leurs reliefs sous l'éclairage faiblard et rasant que la vie nocturne leur procurent. La ville change de couleur, change d'âme. D'un coup, elle devient belle.

Je m'arrète un instant au centre de la place principale. Je jette un regard circulaire. C'est beau, une ville la nuit, dans le froid poignant des rafales de vent. Ce froid pique les joues et il me semble que mes oreilles se craquelent, mais je l'aime. Le froid est vivifiant. Il force au mouvement et éclaircit l'esprit. Recroquevillées au fond des poches, mes mains se repaissent de la faible chaleur radiée par le corps au travers du tissus trop mince de ma veste.

Devant moi apparait notre immeuble. Mes yeux courrent sur les corniches, atteignent le quatrième étage. Notre appartement. La chaleur qui y règne parrait être la plus merveilleuse des promesses.

Les 3 volets de droite ne sont pas fermés. Privilège du locataire, je sais que le reflet des vitres cachent une chambre, un salon ou dort une chatte sous le canapé blanc, une autre chambre avec un mur rouge. Le volet de gauche est fermé. Privilège de l'amoureux, je sais qu'il protège le sommeil d'une Cigale qui a renoncé à m'attendre.