Je ne connais pas Akinou, ni ses dyptiques, ni même leur principe. Mais cette photo m'a donné une inspiration bienvenue en la circonstance.

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Ils furent craquants, un peu raides et délicieusement frais. Ils le sont toujours en sortant de l'armoire. Tellement repassés qu'on les croirait amidonnés. Engoncés dans leurs pliures. Timides, presque. Naturellement, ils ne le restent pas longtemps. Tout se bouleverse lorsque l'occupant arrive. D'un geste ample, parfois brutal, ils sont arrachés de leur cadre froid. En un claquement, ils prennent une forme nouvelle. C'en est fini de la vie statique. Les reflets et les ombres deviennent éphémères, d'incongrues ondulations remplacent les géométries tristes. Encouragée par cette soudaine activité, la chambre entière se réveille alors que l'habitant vient dormir. Des courants d'air se forment et viennent remuer les feuilles poussiéreuses d'une plante d'intérieur. Une lampe de chevet en osier s'allume en grésillant, jetant une ombre mystérieuse sur le tas de linge sale, au pied du lit. Sur l'étagère de la bibliothèque, un bibelot en forme de vache entrouvre un œil et observe discrètement les divagations du maitre des lieux. Il bute contre le bord du tapis. Un juron s'échappe. Scandalisée, une madone en plâtre caché derrière une pile de vieux magazines se bouche les oreilles. La vache ricane: elle adore voir son propriétaire mécontent. C'est une forme de vengeance depuis qu'il l'a exposé à coté d'un vieil harmonica et de trois tickets de métro usagés. En plus, la poussière lui pique les yeux. Elle aurait préféré être là bas, sur le buffet de l'entrée, à coté du bronze grec et des cactus en pot. Les ondulations des draps, soudains, sont à nouveau bouleversé. Quelqu'un vient de s'y coucher, en soupirant un peu. Le lit grince. Il faudra resserrer les pieds. Une main rose surgit des tissus désordonné, menant l'assaut en direction de l'interrupteur fluorescent de la lampe de chevet. "Ben ça aura pas duré longtemps", grommelle la vache. "L'est pas content, il dort seul ce soir encore?". L'obscurité éclate. Sur l'étagère, en dessous de la vache blanche et noire, un raclement discret: des poupées russes écarlates et dorées soigneusement alignées se rapprochent. Elles ont peur du noir et sont claustrophobes depuis leur séjour dans une valise. Le silence se fait, seulement troublé par un souffle peu à peu régulier. La lumière triste de la lune filtre au travers des persiennes. Un réveil, sur la table de chevet, commence à décompter le droit au sommeil. Le temps passe, lent et bref à la fois.

Soudain c'est l'explosion. Le réveil japonais, brusquement, s'agite, crache, éructe, bondit, hurle. Un grognement exaspéré s'échappe des draps qui, par un mystère amusant, a perdu son bel ordonnancement de la veille. La madone lève les yeux au ciel, murmure une prière. La vache entrouvre un oeil, grince un "au travail, feignant..." avant de s'assoupir à nouveau. Les paupières encore lourdes, le dormeur repousse le draps mollement, se lève, cherche l'interrupteur de la lampe, ne le trouve pas, abandonne. Dans l'obscurité d'un matin brumeux d'octobre, traîne les pieds en direction de la porte à demi ouverte. Se glisse dans l'ouverture, et doucement, avec un soupir, la referme.