Madeleine et grenadine
Par Rouge-cerise le dimanche, octobre 25 2009, 09:28 - Egosphérique - Lien permanent
Ma grand mère maternelle est morte très tôt. En vérité, je ne sais même pas en quelle année elle est partie. En tout cas, j'étais au début de l'école primaire. Mon arrière grand mère paterno-maternelle (la mère du père de ma mère), en revanche, s'est accrochée au bastingage très longtemps. Ou plutôt, au vieilles pierres de sa maison, puisqu'il n'y a pas des masses de bastingages en Bourgogne. Elle n'est partie qu'il y a 5 ans, après un siècle et 3 ans de vie. Ca parait incroyable, mais quand elle est née, aucun avion n'avait encore disputé aux oiseaux le monopole du ciel ni aucune voiture à essence celui des carrioles sur les chemins et elle a vécu en direct le retour des poilus de la grande guerre. Elle avait 17 ans, à cette époque. Plus d'un siècle d'histoire. Quelle vie! Imaginez, si elle avait tenu un blog, elle aurait parlé des bourgeons signalant le printemps et les semis, du roulement de tambour du garde forestier qui vient faire une annonce sur la place du village, des poules à sortir à l'aube et rentrer au crépuscule, de l'échos des diatribes Parisiennes du président Pointcarré et de la lampe à pétrole dont la mèche est fatiguée. D'ailleurs, si elle avait tenu un blog, elle l'aurait tenu dans un cahier de papier gris, en pleins et déliés tracés à l'encre de chine avec une plume "sergent major". Elle l'aurait fait sur la longue table bourguignonne, toute en longueur, qui régnait au centre de la grande pièce de vie de la vaste et biscornue maison paysanne.
Cette maison, pour moi, c'est toute une époque. Quand nous passions nos vacances chez mon grand père, nous y allions tout les deux jours, au moins. Il s'occupait d'elle. Nous nous jouions aux alentours. Mais à 16h, nous rentrions dans la maison, gravissions les marches de pierre inégales et poussions la porte qui coinçait un peu dans son chambranle. Il fallait quelques secondes pour que les yeux se réhabituent à l'obscurité. Il n'y avait qu'une petite fenêtre, en plus de celle de la porte. Et il y a longtemps que les murs blanchis à la chaux étaient devenus noirs. Cette pièce, elle était un peu mystique. A droite, une vieille armoire qui grinçait longuement lorsqu'on l'ouvrait. Les couches de vernis superposés la rendaient presque noire. A gauche, le vieux lit de bois massif, avec ses énormes édredons de plume. Juste devant la porte, la table, immense, rude, longue et étroite. Quelques vieilles chaises de bois et de paille. Le long du mur, en face et à gauche, le buffet. Lui aussi assombri par l'âge et l'atmosphère intemporelle de ce lieu. A droite de la table, la cuisinière à bois. Enorme, en fonte. Le monstre toujours brulant de cette pièce, même par les plus fortes chaleurs d'été. Le feu, toujours entretenu, n'y mourrait jamais. Mon arrière grand mère y enfournait les buches de bois par le haut, après avoir dégagé avec un crochet de fer les anneaux concentriques de diamètre décroissant fermant le foyer. L'opération projetait des lueurs rougeâtres dans la maison. Sur la cuisinière sifflait en permanence une bouilloire.
Nous entrions, donc, en silence. L'endroit en imposait. Mon grand père était là, en général. Penché sur la table, il bricolait je ne sais quoi. Au bruit de la porte, mon arrière grand mère tournait lentement la tête vers nous. Elle était pile à notre opposé, dans son fauteuil en osier, vers la fenêtre. En face d'elle, sur une chaise, ma grand mère. J'ai si peu de souvenirs d'elle. Je ne sais pas ce qu'elle faisait vraiment. La conversation, ou des petits travaux de couture ou de tricot, sans doute.
- Tiens, en voila deux qui ont faim! Vous venez pour les 4 heures?
Je ne sais pas si mon grand père a un jour été capable de ne pas parler fort, mais je sais qu'il n'a jamais su dire autre chose que "les quatre heures" pour signifier le goûter. Et au pluriel, toujours. A ce signal, la bisaïeul s'appuyait sur les appuis coude du fauteuil qui gémissait, saisissait sa canne et se propulsait jusqu'au coin de table qui était son appui suivant pour la main gauche. La droite tenant fermement la canne, elle allait ensuite jusqu'au dernier dossier de chaise avant le terminus: le buffet. En quelques grincements, elle en extirpait deux verres et la boite à gâteaux. Ils étaient rejoints sur la table par une bouteille de sirop de grenadine. Avec quelques carrés de chocolats, c'était l'invariable menu de nos goûters dans cette maison. La boite a gâteau recelait une provision inépuisable de petits beurres. C'était véritablement le biscuit fétiche de mon arrière grand mère. Jusqu'à sa mort en maison de retraite médicalisée, elle a eu sa boite à petit beurres, quelle planquait soigneusement dans la table de chevet pour éviter la rapacité des autres pensionnaires. Mais moi, mon plus grand plaisir était de voir arriver un paquet de madeleine en bâtonnets. J'adore ça. Je pourrais en engloutir des tonnes. Je les imbibais préalablement de grenadine. C'est absolument délicieux. C'est encore meilleur avec du lait. Ah, les madeleines! Si mon arrière grand mère se serait damnée pour ses petits beurres, j'en ferrai autant pour des madeleines en bâtonnets. C'est exquis. Rien que le souvenir de ces petits gâteaux allongés, posés sur la table recouverte d'un Formica jaunâtre, dans la demi obscurité et le silence seulement troublé par le tic-tac irrégulier de la vieille horloge plus que centenaire, j'en ai l'eau à la bouche et le sourire aux lèvre. Epoque bénie de l'insouciance de l'enfance! Aujourd'hui encore, je repense toujours à ces quatre-heures répétitifs, lorsque par bonheur, une madeleine vient à se glisser jusqu'à mes lèvres. Si par hasard elle se présente en forme de bâtonnet et à en plus le bon goût d'arriver avec un verre de grenadine, mon plaisir devient transcendantal.
Il m'en faut peu? En effet. Mais n'est ce pas les petits plaisirs qui font les grands bonheurs?
Commentaires
quel beau texte
j'aimeaussi la madeleine en bâtonnet de mon chéri ....
hein quoi c'est pas un gâteau ?? mais c'est une friandise tout aussi exquise !!!!
Oui il est tout chou ce post !
superrrr