Le plan à 3 ans. Plus que ça, même : Le Plan à Trois Ans. Le Plan, c’est le grand moment de l’année. Celui dont, lorsqu’il approche, on dit qu’il va être atroce et dont on regarde le résultat avec consternation lorsqu’il est passé.

Ce qu’il faut bien savoir, c’est qu’il n’y a pas que les banquiers et les agences d’audit qui ont le monopole de la lecture de boule de cristal. L’industriel, lorsqu’il émerge de son tas de copeaux de titane et de ses bacs de traitement galvanoplastique qui fument et font des bulles, passe par cette étape qui donne mal à la tête tellement elle abuse de substance illicites est hautement intellectuelle. Mais elle est importante. Parce qu’elle permet de faire des graphiques de croissance assez laids, lesquels servent ensuite à enfumer l’actionnaire pour lui expliquer que non, on ne lui donnera pas un dividende mirifique, parce qu’en bon industriel on pense à long terme, nous, et qui dit long terme dit forcément une nouvelle machine hors de prix à acheter absolument-tout-de-suite-indispensable. Ce que l’actionnaire peine parfois à assimiler, lui, pitoyable petit financier qui ne comprend rien à rien, a provoqué la crise avec ses conneries et nous emmerde avec ses ratios presque autant que le comité hygiène et sécurité avec son principe de précaution.

Tout ça pour dire que, une fois l’an, l’industriel oublie, l’espace de quelques jours voire semaines pour les plus malchanceux, ses chers trucs qui bougent en consommant de l’huile minérale pour se plonger dans les merveilleuses arcanes de microsoft excel. Et à la fin, tout le monde se rassemble dans le bureau du boss. Il y a un portable Dell au mètre carré, presque autant de blackberry, la collection automne hiver est dans les tons gris et bleu foncé, comme l’année passée, comme l’année prochaine. Le club testostérone n’ose jamais vraiment : ça hésite entre costard avec col roulé noir pour le plus décontracté et le complet gris foncé à rayures et cravate bleue pour le consensuel. D’ailleurs, au club testostérone, celui qui ose ne le fait pas volontairement : c’est juste que personne ne lui a dit qu’on ne met plus de pantalon en velours marron coupe 1958 avec une chemise bleue et une cravate à pois mauves. Toujours sous représenté, le club œstrogène est aussi celui des extrêmes : c’est soit l’executive woman, tailleur impeccable, silhouette altière, raccord maquillage nickel, coupe de cheveux savamment organisée, gloss discret, bijoux assortis à un accessoire apportant la touche de couleur qui tue, mains irréprochablement manucurées agitant le blackberry qui clignote… Ou alors, c’est la contrepartie du pantalon en velours marron : la robe bizarrement coupée dans un tissu à fleurs uniquement à la mode chez les teenagers japonaises, gros collier de pacotille qui fait du bruit, chaussures kickers informes, stylo bic crystal bleu et cahier Clairefontaine.

Dans cette réunion, le retardataire n’est pas encore arrivé que les hostilités débutent. Le premier round consiste à annexer les prises électriques disponibles. Tout le monde se lamente sur sa batterie foutue qui ne tient que 15 minutes. Une fois les fils électriques bien emmêlés, on passe au second round : l’accès au réseau. Chacun dégaine son câble ethernet, et c’est la ruée sur l’unique switch Cisco, sachant que les perdants devront se contenter du wifi ‘’qui merde tout le temps’’. C’est normalement l’instant défouloir sur le service informatique, ce qui est d’autant plus facile que personne ne comprend vraiment ce qu’il fait.

Ensuite, on s’installe et on se regarde dans le blanc des yeux. C’est le début de ce que l’on appelle la réunion de conciliation. Il va falloir y mettre du sien, car ce qui se joue en arrière plan, c’est la guerre entre les branleurs du marketing, les beaux parleurs des ventes et les inconscients du bureau d’étude.