J'étais tout entier absorbé par la réalisation d'une prévision de l'usage des barres à béton sur le marché Russe. Les barres à béton, c'est ce que les chinois omettent d'ajouter, par économie corruption, dans la construction de leurs écoles afin de se débarrasser discrètement de leurs enfants surnuméraires au premier séisme un peu sérieux. Soit dit en passant et pour avoir habité dans ce genre de bâtiment pendant 6 mois, je les soupçonne aussi de faire leur béton déjà mal armé avec un peu plus de sable et un peu moins de ciment dans la recette. Après, il ne faut pas s'attendre à des miracles en terme de résistance.
Bref, là, je vérifiais que les Russes utilisaient pour le béton de leurs écoles des barres d'acier en quantité. J'en ai un beau métier, quand même. Et je ne sais pas pourquoi, en étudiant tout cela, j'ai pensé à lui. Lui, lui, lui... La terreur de l'IUT, le tortionnaire des amplis, le bourreau des travaux dirigés. Il était professeur de dimensionnement des structures. Matière intéressante s'il en est, puisqu'on y construisait mathématiquement des pilonnes avant de leur appliquer des contraintes jusqu'à la rupture, plus ou moins précoce, plus ou moins spectaculaire selon le matériau sélectionné. Le sujet était aussi plaisant que l'enseignant terrifiant. 2 heures avant le cours, on commençait à pâlir d'angoisse. 1 heure avant, nous frémissions. Au moment d'y aller, les convulsions de certains étaient impressionnantes. A l'heure pile, tout le monde était à sa place et attendait l'arrivée du monstre dans un silence étourdissant. On entendait les mouches péter. "Il" arrivait. S'installait au fond de la salle, se dérobant à la vue de tous. Il ne faisait jamais face à la classe. Jamais. Personne n'osait se retourner. Le souffle court, nous attendions. L'angoisse suintait de partout. Soudain, le couperet tombait, rompant l'absolu silence d'une voix rauque.
"Untel, au tableau".
Pauvre gars. Mieux vaux lui que moi, mais pauvre gars quand même. Réprimant ses convulsions, untel se levait et tentait de se raccrocher à ce qu'il pouvait: son papier couvert d'équations, sa calculatrice. Il allait au tableau, et commençait la correction d'un exercice. Terrorisé, il s'embrouillait, lisait mal ses notes qui tremblaient dans sa main comme la feuille d'un arbre un jour de tempête. A chaque hésitation, "il" l'encourageait d'un gros soupir.
"Alooors?".
Nous priions tous pour qu'il parvienne au bout de sa démonstration. Sinon, Untel serait exécuté, et un autre le remplacerait. Moi, peut être.
"Mais monsieur Untel, c'est pourtant simple, c'est quoi la constante de truc-bidule?"."C'est zéro, c'que vous faites là, Untel. Zéro."
Au bord du précipice, Untel continuait à écrire en faisant grincer la craie blanche sur le tableau. Il n'écrit plus, d'ailleurs, il gribouille en alignant tout ce que son cerveau est encore capable de débiter, en une étonnante et créative farandole d'âneries et d'approximations. "Il" se délecte.
"Connaissez pas vot'cours, monsieur Untel. Et posez votre PQ, c'est pas écrit dessus".
Untel tentait désespérément de sauver sa peau, lâchait sa feuille en fixant le tableau, effaçait ses erreurs pour les remplacer par encore pire. C'était foutu pour lui. Nous étions déjà tous en train de compulser discrètement nos notes afin de pouvoir le remplacer.
"Untel, si vous connaissez pas vot'cours, faut pas v'nir."
Le malheureux, prit de panique, tente une sortie et bredouille que si, il sait. Untel est devenu un animal débusqué qui tente de fuir en prenant ses jambes à son cou, à terrain découvert. Le chasseur n'attendait que ça. Il déguste la mise à mort. Ca va saigner.
"Bien sûr que non, Untel. Vous z'etes pas v'nu à mon cours d'amphi, lundi. Pouvez pas l'connaitre, le cours."
Silence. Ce type était capable de savoir qui était absent parmi les 200 étudiants de l'amphi. Impossible de lutter.
"J'veux plus vous voir, Untel."
"Sortez."
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