Orpheus a cru bon de m’inviter à parler des associations de goût intéressantes. Belle manière de m’inviter à dévoiler un triste secret : Je suis un type alimentairement basique, adepte de la plus grande simplicité traditionnelle. Avec moi, oubliez l’exotisme gustatif. Je peine à découvrir les mariages de saveur, suis incapable de reconnaître un fumet quelconque, et apprécie généralement les aliments de manière binaire : c’est bon ou c’est bof. La Cigale est régulièrement dépité lorsqu’il me demande « allez, on se fait plaisir, qu’est ce que tu veux manger de bon ? », ce à quoi je répond « j’sais pas ». Quand à Mlle de Bourge, elle qui s'empiffre de conneries comme par exemple les choux de Bruxelles, le boulgour et les graines de Kinoa, elle a renoncé à m'imposer son régime soit disant raffiné et équilibré, que je juge d'ailleurs plutôt prétentieux, peu nourrissant et adapté à l'élevage de dindes. Ceci explique peut être cela...
Ma pauvreté alimentaire est peut être issue de mes racines paysannes Bourguignonnes, qui m’ont légué un régime alimentaire d’une stabilité à toute épreuve. En gros, depuis tout petit, je me nourris de pâtes, de riz, de viande (rouge de préférence), d’œuf et de laitage. Et surtout, de pomme de terre. Ah, la patate !
La patate de côte d’or, récoltée par le grand père depuis toujours, pilier alimentaire familial remplissant la cave isotherme de mon arrière grand-mère sous la protection de grillage à poules anti-souris. Quand j’étais petit et que nous nous entassions dans la citroën BX grise à destination du fond de France qu’est le département 21, nous embarquions toujours 2 caisses vides en plastique noir pour le ravitaillement en tubercule. La pomme de terre, c’est pour moi la base de la base, et je pourrais en manger tous les jours.
La Cigale en est effaré, et ne comprend pas mon appétence pour ce que le roi soleil avait baptisé le pain des pauvres. Car la pomme de terre n’a pas toujours eu bonne presse. Consommée depuis 5 millénaires en Amérique du Sud, elle n’est rapportée en Europe qu’au 16° siècle. Si les Italiens, Espagnols, Irlandais, Allemand et Anglais la consomment rapidement, ces subversifs de français et leur exception culturelle alimentaire la cantonnent aux auges des cochons. Les esprits facécieux et amateurs de bon mots feront immédiatement constater que si, d'un point de vue alimentaire, Mlle de Bourge est une dinde, je suis moi même un cochon. Evitons s'il vous plaît les conclusions hâtives, salaces et inexactes, revenons à nos tubercules.
Pour l'anecdote, sachez que Monsieur de Parmentier, qui ne s’en laissait pas conter car, non de dieu, il faut goûter avant de jeter, eut une idée brillante : il fit protéger un plein champ de pomme de terre par la garde. Naturellement, ces cons de paysans Français subversifs s’imaginèrent du coup que la patate était un aliment de riche et commencèrent à s’en empiffrer. Et on les comprend ! 250 grammes de ce tubercule bourré d’amidon vous rassasient n’importe lequel de vos amis escogriffe ! Si c’est votre ennemi, qu’à cela ne tienne, la patate est toujours là : une petite dose d’extrait de germe de pomme de terre, naturellement bourré d’un alcaloïde nommé solanine, lui épargnera la mort (possible à haute dose) mais provoquera des hémorragies amusantes aux yeux (par exemple) avec à la clé un look yeux rouges de lapin russe qui a trop fumé. Trop la honte. Victoire de la patate sur l'importun.
Pour les amis, il y a en plus de la vitamine C, des fibres, du magnésium, du fer et plein de minéraux. Le tout dans un machin qui ne ressemble à rien et qui pousse même dans les terres agricoles les plus pitoyables.
Et puis franchement qui pourrait résister à un gratin de pomme de terre, à la dauphinoise ou à la savoyarde, préparé savamment avec la variété la plus adéquate ?
La vitelotte, par exemple, outre son nom rigolo, est une variété oubliée mais encore cultivée en Isère et fera d’excellentes purées. L'imprononcable Bintje et sa copine, l'orgeuilleuse Monalisa, se feront à la vapeur avec une noix de beurre ou de cancoillotte. Ou bien frites pour le plaisir des Belges et la rentabilité des fast-food. La Charlotte, qui tient un peu de Mlle de Bourge, est la star des supermarchés depuis 25 ans et se laisse sauter (serait-ce dans les gènes? pouf pouf...) dans un petit peu de beurre et avec quelques épices, ou encore s'utilise pour faire le fameux et excellent aligot Auvergnat. Les amateurs de viande comme moi apprécieront particulièrement la Roseval, variété très douce de Bretagne, délicieuse en accompagnement d’un bon gigot, cuites et gorgées du jus de viande, ou selon la fameuse recette du hachis Parmentier. Au four, vous en ferrez également d’excellentes pommes de terre dauphines ou duchesses, et vous pouvez aussi les farcir ou les accommoder à la boulangère, les faire en papillote dans les braises d’un barbecue. Et puis, que serait une raclette sans pommes de terre ? N’oublions pas non plus que sans patates, la haute Savoie n’aurait pas de tartiflette et ça, rien que le penser, c’est presque criminel. Les véritables gourmets se délecteront des qualités de la belle de Fontenay (à ne pas confondre avec la vieille au galurin, visible une fois par an sur TF1) ou mieux encore, de la Fin de siècle dont la rentabilité calamiteuse lui assure une diffusion confidentielle, presque clandestine, parmi les connaisseurs seulement.
Non, vraiment, la patate, c’est la classe, c’est trop bien et d’ailleurs, l’ONU a fait de 2008 l’année de la pomme de terre. Sachez le et consommez sans modération.




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