Pas d’Austin Healey pour rejoindre l’enclave francophone de Bruxelles. Et tant mieux. Il eut fait bien trop froid. Pas de réelle visite non plus. Est-il seulement possible de visiter Bruxelles ? Curieuse ville à l’architecture anarchique ponctuée de fresques ou s’entassent les personnages de BD. Dans cette ville qui n’en est pas vraiment une, qui hésite entre deux langues, qui n’a jamais choisi d’organisation, capitale d’un pays qui ne sait pas trop s’il en est un, dans cette ville donc, la bande dessinée, qui ne sait pas non plus si elle est un dessin ou un écrit, est parfaitement à son aise. D’ailleurs, j’y ai appris que même la BD est hésitante, entre l’école de Bruxelles et celle de Charleroi.
Pourtant, sous ce petit crachin, on se laisse divaguer. On oublie le temps et les contraintes, comme si l’étrange fatalisme mâtiné d’auto-dérision des bruxellois était contagieux. On vaque, à demi au hasard, on achète une gaufre à un van VW antédiluvien, on lève les yeux au ciel pour profiter d’un rayon de soleil, on repart, on tourne en rond. Main dans la main, on est bien.
On termine dans un curieux rade où, à quinze heures, on peut déjeuner d’un potage aux oignons, de spaghettis bolognaise et de chili con carne. Derrière soi ou devant lui, des junkies en dreadlocks font la révolution, enfin du moins en parlent, parce que dehors il fait froid et le froid est contre-révolutionnaire. Il fait si froid d’ailleurs que subitement, un couple de vieux en déambulateur rentre, s’installe et commande deux mojitos. A ma gauche ou à sa droite, deux jeunes lisent le journal en sirotant un chocolat. La révolution, vous disais-je. On abandonne une vingtaine d’euros et on retourne affronter cette foutue contre révolution qui, en plus, est désormais venteuse. On divague encore, au gré de vitrines plus ou moins sulfureuses en pensant à Amsterdam. Petit à petit, on retrouve le chemin de l’appartement, de ses radiateurs et de sa théière. Parce que finalement, le plus grand plaisir d’un weekend, c’est lorsque, autour d’une table avec des amis, on plaisante du mauvais film d’hier soir en testant du thé à l’artichaut, alors que sur la table s’entassent des coques de noix brisées. N’est ce pas délicieux et étonnant, une noix ? Rien qu’à la regarder, c’est étrange. Comment quelque chose d’aussi rond à l’extérieur, peut il être aussi tarabiscoté à l’intérieur ? Ovoïde dehors, exubérant dedans. Et puis c’est amusant en plus, une noix : avant même de la grignoter, on livre contre l’enveloppe de bois de chacune d’elle un combat quasi personnel. Vais-je parvenir à la briser correctement ? Comment cèdera t elle ? Brutalement, dans un craquement franc qui propulse des morceaux dans les tasses des autres auprès de qui on s’excuse alors avec l’air d’un enfant pris la main dans la bonbonnière ? Ou bien réussirais-je à la fragmenter en douceur, lézardant la coque de fissures qui se rejoignent jusqu’à ce qu’il soit possible de la faire tomber en morceaux ? L’une après l’autre, c’est un nouveau défi, une nouvelle ambition, une nouvelle espérance : Ecraser cette coque en douceur, progressivement, en se retenant, la faire céder petit à petit, la craqueler bien proprement dans l’espoir, hélas si rarement comblé, de pouvoir glisser entre ses lèvres l’amande intacte, entière, et savourer sa performance en jouant du bout de langue avec les protubérances des cerneaux.
A croire que le bonheur se niche dans l’excès d’insignifiances.


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