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lundi, janvier 30 2012

Une tasse de thé et des coques de noix

Pas d’Austin Healey pour rejoindre l’enclave francophone de Bruxelles. Et tant mieux. Il eut fait bien trop froid. Pas de réelle visite non plus. Est-il seulement possible de visiter Bruxelles ? Curieuse ville à l’architecture anarchique ponctuée de fresques ou s’entassent les personnages de BD. Dans cette ville qui n’en est pas vraiment une, qui hésite entre deux langues, qui n’a jamais choisi d’organisation, capitale d’un pays qui ne sait pas trop s’il en est un, dans cette ville donc, la bande dessinée, qui ne sait pas non plus si elle est un dessin ou un écrit, est parfaitement à son aise. D’ailleurs, j’y ai appris que même la BD est hésitante, entre l’école de Bruxelles et celle de Charleroi.

Pourtant, sous ce petit crachin, on se laisse divaguer. On oublie le temps et les contraintes, comme si l’étrange fatalisme mâtiné d’auto-dérision des bruxellois était contagieux. On vaque, à demi au hasard, on achète une gaufre à un van VW antédiluvien, on lève les yeux au ciel pour profiter d’un rayon de soleil, on repart, on tourne en rond. Main dans la main, on est bien.

On termine dans un curieux rade où, à quinze heures, on peut déjeuner d’un potage aux oignons, de spaghettis bolognaise et de chili con carne. Derrière soi ou devant lui, des junkies en dreadlocks font la révolution, enfin du moins en parlent, parce que dehors il fait froid et le froid est contre-révolutionnaire. Il fait si froid d’ailleurs que subitement, un couple de vieux en déambulateur rentre, s’installe et commande deux mojitos. A ma gauche ou à sa droite, deux jeunes lisent le journal en sirotant un chocolat. La révolution, vous disais-je. On abandonne une vingtaine d’euros et on retourne affronter cette foutue contre révolution qui, en plus, est désormais venteuse. On divague encore, au gré de vitrines plus ou moins sulfureuses en pensant à Amsterdam. Petit à petit, on retrouve le chemin de l’appartement, de ses radiateurs et de sa théière. Parce que finalement, le plus grand plaisir d’un weekend, c’est lorsque, autour d’une table avec des amis, on plaisante du mauvais film d’hier soir en testant du thé à l’artichaut, alors que sur la table s’entassent des coques de noix brisées. N’est ce pas délicieux et étonnant, une noix ? Rien qu’à la regarder, c’est étrange. Comment quelque chose d’aussi rond à l’extérieur, peut il être aussi tarabiscoté à l’intérieur ? Ovoïde dehors, exubérant dedans. Et puis c’est amusant en plus, une noix : avant même de la grignoter, on livre contre l’enveloppe de bois de chacune d’elle un combat quasi personnel. Vais-je parvenir à la briser correctement ? Comment cèdera t elle ? Brutalement, dans un craquement franc qui propulse des morceaux dans les tasses des autres auprès de qui on s’excuse alors avec l’air d’un enfant pris la main dans la bonbonnière ? Ou bien réussirais-je à la fragmenter en douceur, lézardant la coque de fissures qui se rejoignent jusqu’à ce qu’il soit possible de la faire tomber en morceaux ? L’une après l’autre, c’est un nouveau défi, une nouvelle ambition, une nouvelle espérance : Ecraser cette coque en douceur, progressivement, en se retenant, la faire céder petit à petit, la craqueler bien proprement dans l’espoir, hélas si rarement comblé, de pouvoir glisser entre ses lèvres l’amande intacte, entière, et savourer sa performance en jouant du bout de langue avec les protubérances des cerneaux.

A croire que le bonheur se niche dans l’excès d’insignifiances.

lundi, décembre 12 2011

Comme un petit film

J’ai une proposition un peu particulière à te faire : « La Cigale et son copain passent à Paris, (…) il m’a dit que ça ferait plaisir à La Cigale de te voir ».

L’idée de prendre quelques nouvelles de celui avec qui j’ai partagé 5 ans de ma vie me trottait dans la tête depuis quelques temps, et l’envie devenait insistante depuis quelques semaines. Et puis, je ne savais pas trop comment m’y prendre. En vérité, j’avais aussi un peu peur. Alors, quand j’ai lu ça… En fait, j’ai senti mon cœur bafouiller. Je pensais lui parler au téléphone, et j’avais l’opportunité de le voir. Dans l’instant, j’ai su que j’allais dire oui. Je voulais le revoir. Je voulais connaitre cet homme qui l’accompagne désormais depuis presque 2 ans. Et puis, narcissiquement, je voulais aussi lui montrer à quel point j’avais accompli ce que je n’étais pas parvenu à faire avec lui : construire ma vie. Vivre mes envies. Avoir des amis. Aimer un autre. Etre meilleur.

Je sentais bouillonner en moi une envie de plaire, une envie de flashback, une envie de montrer que j’existais encore, une envie de brandir notre passé comme on brandit un rainbow flag un jour de gay pride : fièrement, comme un défi aux autres. J’y sentais le danger malsain de comparer. Son homme et le mien. Moi et son homme. Lui et le mien. Sa vie et celle qu’il exigeait. La mienne et celle que je voulais. Son couple actuel et son couple passé. Mon couple actuel et le sien. Qui avait gagné dans cette rupture ? Qui avait eu ce qu’il voulait ? Qui restait au bord du chemin ? Avec cette question, je sais pourquoi depuis quelques temps, je me sentais prêt à le revoir : parce qu’au fond, avec un mélange de prétention honteuse et de satisfaction malsaine, j’avais le sentiment que moi, je n’étais pas au bord du chemin. Je n’avais pas peur, parce que j’avais la conviction que son éventuel bonheur ne me rendrait pas jaloux. Au plus profond de moi, ce que je disais lors de notre rupture n’étais pas un vœu pieu, une parole de raison un peu contrainte : oui, je lui souhaite d’être heureux, sans moi, oui, le voir heureux me ferait plaisir. Parce que moi, sans lui, je le suis. Et donc parce que je ne veux pas que lui, sans moi, ne le sois pas.
Dans les jours précédents, pourtant, la tension montait. Heureux, impatient, angoissé. Je n’avais pas peur de lui, j’avais peur de moi. Comment allais-je réagir ? Pourrais-je éviter le lapsus malvenu ? Une jalousie ridicule ? Comment allait-il me parler ? Me regarder ? Comment rassurer E ? Et puis nous sommes arrivés dans ce restaurant. Le cœur battant, légèrement tremblant, arborant un parfait sourire de circonstance, nous sommes entrés.
Et puis on s’est vu.
Les yeux dans les yeux.
On s’est souri.
Il parait qu’on voit sa vie défiler, quand on est sur le point d’y passer. Que tout te revient, comme un petit film, à l'accéléré. Moi je dis que revoir un ex qui a compté, c’est un peu comme y passer. Tout revient d’un coup, des tas de moments surgissent, des souvenirs, des sensations, des instants. Les bons moments. Les pires, aussi.
Quand le petit film a pris fin, que nos regards se sont quittés, l’affaire était réglée. On n’était pas étranger, on avait un passé commun, mais un présent différent. Pas de regrets. Juste de l’estime.
Sacrée bonne soirée.

jeudi, novembre 3 2011

« Alors, que je t’explique…»

Je savais qu’il me dirait ça. Je le savais, et je savais aussi que ça m’amuserait au début, et m’agacerait ensuite et m’exaspérerait à la fin. Mon père était chez moi ce weekend. A ma demande, il était venu de Lyon pour m’aider à parachever mon installation dans ce nouveau chez moi qui devient finalement un chez nous. Il m’avait demandé de prendre les mesures, de réfléchir à ce que je voulais faire, tout ça, tout ça… Naturellement, je n’en avais rien fait. Déjà, parce que les mesures il allait vouloir les prendre lui-même. Pour être sûr. Pour être précis. Ensuite, parce que de toute manière, c’est facile : je veux un meuble là, et là. Et là, le plan de travail. Voila. Boom. Very simple, dirait Steve. Donc, il est venu, prendre les mesures. J’ai commencé à sourire en le voyant sortir le fil à plomb pour vérifier si les murs sont droits. Evidement qu’ils ne le sont pas. J’ai laissé faire. De toute manière, au fond, il a raison. Et au fond, je savais aussi que même en mesurant tout, vouloir construire au millimètre près allait merder. Ca ne pouvait que merder, avec des murs aussi biscornus. Ceci dit, je n’avais pas vraiment de meilleure suggestion, alors…

Devinez quoi ? Ca a merdé. Au moment de poser les étagères, ça ne passait pas. Parce que certes, les murs ne sont pas droit verticalement et on en avait tenu compte, mais ils ne le sont sur aucun plan. Entre l’arrière et l’avant d’une étagère de 30 centimètres, il y avait une différence de plus d’un centimètre. Surprise ! Il a fallu rembarquer dans l’épave qui nous servait de voiture pour recouper tout ça à Nanterre, chez mon grand père, à la scie circulaire. Au millimètre. Et pas d’équerre, comme au début, quand on réglé la machine, avec la règle, le guide, le mécanisme truc, le bidule. Le chose. 1 jour et demi pour assembler quelques planches. Des heures (au moins) pour positionner le plan de travail, à grand renfort de niveau à bulle et d’empilage de petites cales, pour que ça soit bien horizontal. Vous pouvez venir vérifier. C’est horizontal. Mais genre, vraiment horizontal. J’ai cru mourir d’impatience. Mais la prochaine fois que je ferai des crêpes, je penserai à mon père. Je me dirais : « Il avait raison ».

Au moment de repartir, après avoir recoupé-au-millimètre les étagères, nous avons croisé mon oncle, qui venait s’assurer de l’état de mon grand père. Nous apprenons qu’il a fait un malaise, quelques heures avant, pendant qu’on positionnait au niveau à bulle le plan de travail. Là, il dort. Je m’éloigne pudiquement, laissant les deux frères discuter un peu. Je vois les visages inquiets. Nous repartons. Je sens mon père un peu soucieux. Je force un peu la discussion. Un autre sujet. Au fond de moi, je sens mon estomac se nouer. Cet aïeul, si seul dans sa maison que j’ai quitté. Si vulnérable. Il a du avoir peur. Je pense à mon père. Si loin. Il doit avoir peur, aussi. Même si je fais diversion avec mon baratin, je sais qu’il pense à autre chose. Dans cette guimbarde où les planches que nous venons d’ajuster brinquebalent autant que le tableau de bord, je pense au jour où…

Au feu rouge, j’ai tourné la tête vers la fenêtre. J’avais les larmes aux yeux.

jeudi, octobre 6 2011

Un peu de soleil dans l’eau froide

Ce n’est pas un mystère : je n’ai pas tant lu Sagan que ça, mais j’aime sa petite musique. J’aime aussi beaucoup ses titres. Celui-ci cite une fois de plus Paul Eluard.

Un peu de soleil dans l’eau froide, c’est un titre un peu comme un plat sucré et salé. Pris ainsi, ses éléments n’ont rien de formidables, mais leur conjugaison fait frissonner. Ces quelques mots me font penser à une belle feuille morte, rouge et or, sous un soleil rasant d’automne, une feuille qui se décroche et tombe dans la flaque d’eau claire d’un chemin boueux. Pourtant on ne sait pas si c’est un automne qui n’a pas achevé sa mue en hiver ou si c’est un printemps qui n’arrive pas à naitre. Un peu de soleil dans l’eau froide, c’est aussi un soleil printanier qui se reflète dans un lac parsemé de nappes de brouillard, et qui vient réchauffer les bourgeons des arbres.

Samedi dernier, c’est le soleil d’automne qui plongeait dans l’eau glacée de l’océan. Le sucré et salé était total. L’océan, je l’avais vu il n’y a pas si longtemps, mais devant les falaises d’Etretat j’avais l’impression de le redécouvrir, comme je redécouvrais cet endroit. C’est curieux, n’est ce pas, de marcher là où l’on est déjà allé, de regarder des galets où l’on s’est déjà assis, de faire des photographies que l’on a déjà faites, de voir que tout est identique, et tout complètement différent. Entre le soleil chétif d’automne et l’eau froide d’un matin de printemps, on ne sait plus s’il faut être nostalgique ou enthousiaste. Sur la plage, d’ailleurs, on hésite devant l’eau froide. Le soleil, même chétif, est bien là, presque trop, et il fait si bon à l’ombre des falaises. Alors que cette eau, là, d’un bleu trop sombre, semble si froide, si belliqueuse lorsque le ressac fait claquer les galets entre eux, et en même temps si tentante. Je m’imagine déjà entre deux eaux, frissonnant autant du froid de l’instant que du plaisir à venir lorsque j’en sortirai et que le soleil viendra sécher les gouttes d’eau sur ma peau, je me vois nageant vaguement contre le courant, délivrant mes muscles des tensions parisiennes qui semblent finalement tellement solubles dans l’eau salée; je sais que le plaisir sera aussi intense que cette eau est froide, que l’eau salée sur mes lèvres aura un parfum de plénitude, que cet éblouissant reflet du soleil dans l’eau me fera fermer les yeux, et qu’aveuglé je ne sentirai alors plus que le froid piquant qui me rappellera que je suis en vie. Peut être même sentirai-je un frôlement qui me rappellera que je suis heureux ? Les pieds dans l’eau glacée, j’hésite, quand une vague plus grosse que les autres m’éclabousse d’une myriade de gouttelettes qui se mettent à couler tristement sur ma peau. Le ressac, une fois de plus, fait rouler les galets qui s’entrechoquent douloureusement contre mes pieds. Mon courage, déjà, ne tient plus qu’à un fil et je regarde, derrière moi, la serviette étendue au soleil.

Retournant mes yeux vers l’eau froide, j’y trouve soudainement le courage. Je m’y jette.

C’est fou, le pouvoir d’un sourire.

samedi, septembre 3 2011

Déménagement

Ce matin là, il avait vraiment mauvaise mine. Fatigué, pâle. J’ai essayé d’être enjoué, de faire comme si tout était normal. Il se plaignait d’une mauvaise nuit, d’une migraine. J’ai demandé s’il avait pris quelque chose, il a répondu oui, j’ai dit qu’il avait eu raison. Mais au fond, je savais, moi, que la migraine et la mauvaise nuit, c’était surtout cette valise, là, dans l’entrée. Ce camion de location, là, dans l’allée. Ces amis, qui devaient arriver d’un instant à l’autre.

8 mois. Jour pour jour. 8 mois de vie commune, de colocation intergénérationnelle. Ca ne m’a jamais pesé. J’étais presque aussi libre que si j’avais habité seul. 8 mois de diners avec 60 ans d’écart entre les deux assiettes, jamais un conflit, toujours de la curiosité pour le monde vu par un petit fils. Et le plaisir de n’être pas seul. Mais je ne pouvais inviter personne, n’avait pas vraiment le droit à une soirée en solitaire, vivait entre deux cartons et une valise, entre des murs dont la déco était celle de mon oncle, il y a 30 ans.

Alors, la migraine, la mauvaise nuit, moi aussi je les avais ce matin là, et j’avais un peu de mal à le regarder dans les yeux. Je me sentais coupable de l’abandonner, de le renvoyer dans un quotidien tristounet, rythmé par les émissions de télévision, les quelques bricolages que lui permettent encore son souffle court, et les repas en solitaire préparés sur un coin de table et engloutis sur le pouce. Alors si le plaisir de m’installer seul résonnait entre les parois du camion de location, ses échos avaient une pointe d’amertume. Je me sentais déserteur.

Alors, j’ai préféré retourner à l’urgence du moment : ces bâches à ôter, ces morceaux de meuble à identifier, ces cartons à refermer. Quelques heures après, alors que je m’affairais dans mon nouvel appartement, mon téléphone a sonné. « On le prend aussi, ton petit meuble ? »

J’ai frémi. Ce guéridon qu’il m’a construit il y a quelques années en utilisant ses dernières réserves d’Orme, je l’ai trimbalé dans tous mes appartements. Il est évident que je le gardais. L’abandonner, ça aurait été joindre la trahison à la désertion.

mercredi, août 3 2011

Ceux qui m’aiment ne prennent pas le train

Ananas Biloba, puis ma mère, ont cru bon de m’envoyer cet article parce que le weekend dernier, il se trouve que je suis passé à Avalon. Précisément, je n’y suis pas allé avec le train, et précisément, j’y suis arrivé par feu la N6, c'est-à-dire la D606. En revanche, je ne suis pas passé par Vermenton. Si j’avais su, je l’aurais fait. Non, j’ai rejoins la D606 à Voutenay-sur-Cure. Oui, je sais. C’est le rêve. Not the American dream, scheduled in September, but the Burgundy Dream. C’est beau la France.

Pourtant, je dois le dire: je n’ai rien vu d’Avalon. J’ai vu la station service du Auchan, et le Mac Donald’s à coté. Un Mac-Do un weekend de grand départ, à Avalon, c’est aussi un spectacle, pourtant. Assis dans un coin en sirotant ton coca zéro, tu écoutes les adolescents de la table à coté papoter. Conversation sans intérêt de quatre adolescents qui ne sont pas encore sortis des jupes de leur mère mais qui feignent pourtant déjà d’en mépriser la vie de merde. Eux, ils feront différemment. Ils n’auront pas cette vie. Par contre en attendant, « si vous voulez après on va chez moi, mon père a ouvert la piscine ». Ouais. Je souriais, en me disant que mine de rien, j’avais vieilli, et qu’ à force d’être « si proche il y a encore peu », cette époque commençait à se faire lointaine. De l’autre coté de la vitre, un père en marcel se battait contre le hayon de la Dacia. Madame, à coté, se battait avec le fiston qui se battait avec sa sœur qui voulait la bouteille d’eau. Moi je suis différent, je n’aurai pas cette vie.

Si les meilleurs moments de mon petit périple furent après Avalon, dans les virolos du Morvan, je n’en garde pourtant pas de souvenir de la France profonde. Sans doute étais-je trop occupé à conduire. Je ne l’avais pas fait ainsi depuis un moment, et j’ai pris un certain plaisir à le faire. Rouler vite, sentir la moto tressaillir sur les bosses, basculer dans un virage, percevoir le plongement de la fourche lors d’un enchainement, serrer les cuisses pour faire corps avec elle, agir dans un mélange de réflexion et d’instinct, entendre le moteur gronder à l’accélération et pousser toujours plus fort à mesure que l’aiguille du compte tour grimpe vers les nombres à cinq chiffres, ressentir presque la caoutchouc du pneu mordre le tapis rugueux de la route, c’est pour moi se sentir vivre, égoïstement, pour soi même, gérer un risque qui est un putain de plaisir aussi.

La France profonde, je l’ai ressenti dans les lignes droites menant à Sens. Des routes bien droites, faisant fi des valons où germaient des bottes de paille bien cylindriques, parfois posées aléatoirement en plein champ, parfois bien rangées comme à la parade, l’une à coté de l’autre, l’une contre l’autre, dessinant sur les collines d’étranges traits discontinus. L’œuvre, à l’évidence, de cette moissonneuse batteuse à l’arrêt, semblant contempler son ouvrage accompli face au champ à la terre désormais nue.

Moissonneuse.jpg

Le long de la route, une voie de chemin de fer, où, sur plusieurs kilomètres, un TER Bourgogne poussée par une motrice diesel me fit la course. Je le laissais gagner lorsque, m’arrêtant sur le bas coté, je me suis arrêté pour regarder et photographier les vaches qui, elle, regardaient passer le train, de leur œil bovin vide. Je crois qu’il n’y a pas simultanément plus lamentable et admirable qu’une vache. Pacifique et innocente jusqu’à l’abattoir, entourée de vilaines mouches aux reflets verts, cette pauvre bête pourtant bien utile atteint un niveau de pathétisme presque artistique lorsqu’elle fuit en galopant de sa foulée ridiculement inefficace. Ce n’est pas étonnant qu’elle soit sacrée dans un pays et transformée en big-mac dans d’autres.

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La France profonde, je l’ai surtout trouvée à l’entrée de Flogny la Chapelle. Perturbant le maigre flot de voitures de la D905, une bergère, sortie directement de l’entre deux guerre, menait au pré son petit troupeau de moutons canalisé par deux chiens plus un en laisse. Une véritable image d’Epinal, avec blouse bleue à petits carreaux, fichu bleu-gris sur la tête, un bâton vaguement droit à la main droite tandis que la gauche tenait le chien. Le visage ravagé par le temps, sec, aux rides profondes mais où brillaient, au fond de leurs orbites, deux yeux bleus métalliques. Je ne l’ai vue que le temps de passer, à petite vitesse, à coté de son troupeau. J’ai eu envie de m’arrêter, de faire demi-tour, et de lui demander si je pouvais la prendre en photo, elle, son troupeau et ses chiens. Elle aurait dit oui, se serait laissée photographier, aurait peut être dévoilé un sourire édenté mais dans son regard, il y aurait eu de la curiosité, de l’amusement, un peu de plaisir, peut être. Avec de la chance, j’aurai réussi à saisir toute la simplicité de la vie dans ce cliché. Je lui aurais demandé son adresse, elle se serait appelée Simone, j’aurai fait un tirage de la photographie et je le lui aurais envoyé. Elle l’aurait posé sur le vieux buffet en chêne sombre de la pièce centrale de sa vieille ferme. Si je m’étais arrêté, si j’avais fait demi-tour, si j’avais fait cette photo, alors entre le capteur électronique de mon appareil et son visage buriné, il y aurait eu une merveilleuse diversité. Mais à force de tergiversation, je ne l’ai pas fait et je le regrette amèrement.

jeudi, juillet 7 2011

Quatre murs et un toit

Ca y est, j’ai trouvé un appartement.

Quelques mots, mais qui produisent immédiatement un voile de tristesse dans ses yeux. Je savais que ça lui ferait de la peine. Alors, je ne lui en avais pas parlé avant d’être certain. Au moment de lui dire, j’étais presque gêné.

Ca y est, j’ai trouvé un appartement.

Depuis 6 mois, je vis avec lui. Lui au rez de chaussé, moi à l’étage. De toute manière, il a du mal à monter les escaliers. Nous formons un genre de colocation inter-générationnelle : 60 ans nous séparent, et c’est la cuisine qui nous réunit. Oh, pas la gastronomie, non, mais la cuisine, quelques mètres carrés, une table, une cuisinière au gaz et un service de vaisselle dépareillé. Tous les soirs, je prépare le diner. Je ne suis pas très doué, je me contente de poursuivre mon alimentation de l’époque Mancelle. En améliorant un peu, c’est vrai, parce que diner à deux, c’est plus convivial que diner avec l’ordinateur ou la télévision, alors j’essaie d’agrémenter, de structurer. Entrée, plat, fromage, dessert. Je fais au mieux, j’essaie les mélanges d’épices et d’ingrédients. Je sais que depuis 6 mois, j’ai amélioré son ordinaire. Il me demande ce que j’ai préparé, et comment, pour pouvoir refaire ensuite. Quand il rentre dans la cuisine, le sourire aux lèvres, il demande ce que le chef a préparé. Tous les soirs, je m’arrête à la boulangerie, lui évitant ces quelques centaines de mètres qui lui sont de plus en plus difficiles. Et puis, au moins tous les dix jours, je cuisine des pommes de terre sautées avec un peu de persillade et de noix de muscade. Chaque fois, il me dit qu’il adore ça, qu’il aime beaucoup quand j’en prépare. Ca me fait plaisir.

Ca y est, j’ai trouvé un appartement.

Je ne serai pas plus libre qu’aujourd’hui : en 6 mois, on a trouvé un rythme, une grande indépendance. Si je ne suis pas rentré à 19h30, c’est qu’il ne doit pas m’attendre. Si j’ai tant lambiné pour chercher, c’est parce que j’avais l’espoir de récupérer cet appartement que je connais et qui me plait, mais c’est aussi parce que cette cohabitation ne me dérangeait pas, moi, et lui faisait plaisir, à lui. Le plaisir de ne pas être seul avec la télévision, de m’écouter raconter mon travail, mes déplacements, de pouvoir poser des questions sur des sujets qu’il a entendu à la radio. De pouvoir raconter aussi la fabrication de ces deux petits guéridons, similaires à celui qu’il m’avait construit il y a 5 ans, qu’il destine à cette voisine qui prend soin de lui et qui, ayant vu le mien stocké dans l’atelier, l’avait trouvé beau. Comme il n’a plus assez de stock du bois qui va bien, le plateau sera un peu moins beau, mais avec une teinte, ça sera bien quand même. Il ne cache pas son plaisir de me voir actif, de m’écouter parler de mes projets, parfois de mes rêves, de mes vacances à New York en septembre. ‘’Mais tu ne seras plus là pour me les raconter…’’

Ca y est, j’ai trouvé un appartement, et je sais que me voir partir à quelques jours de ses 87 ans l’attriste. C’est peut être un vœu pieu, mais j’essaierai de venir encore diner avec lui régulièrement.

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