Une personne dans la rue, un fait, une anecdote ou juste une couleur, l’idée d’un billet de blog surgit très facilement et semble souvent être une merveille potentielle, comme lorsque le fruit du sperme et de la cyprine apparaît sur l’écran d’un échographe et que déjà, le père croit entendre le babil du futur héritier. Pourtant, c’est sa mise en mot qui est plus difficile. Souvent, ce qui est une bonne idée sur l’instant ne donne qu’un malheureux paragraphe, ou pire, une seule phrase, maigre et inerte, comme un fœtus bleui sur le carrelage crème de la salle de bain d’un pavillon de lotissement une nuit de fausse couche. Quand on réalise le drame, il ne reste plus qu’à faire le deuil.
Le blogueur est un animal comme un autre : la pulsion du billet est imprévisible, irrésistible, l’envie apparaît sans tenir compte du moment ni du lieu. Des fois c’est au bon endroit, au bon moment, sur le canapé un dimanche soir ou au Sofitel Steigenberger de ShadokLand. Parfois, c’est plus malchanceux, on est dans les couloirs du métros ou dans un bar avec des amis. Hors tout le monde sait que pendant la gestation, il ne faut pas boire: preuve qu’en plus de l’idée, il faut un contexte pour que l’enfant soit prodigue, et n’aboutisse pas à un billet mort-né, difforme, ou seulement quelconque. Parfois même, le thème est là, mais rien. Les mots ne viennent pas, la page reste blanche et, après quelques tentatives, l’affaire se conclue d’un pomme-A, suppr. Mais certaines fois, c’est la profusion. Sans raison autre qu’un état d’esprit adapté, n’importe quel sujet devient facile. Les mots surgissent, glissent, s’agencent tout seuls, les doigts courent sur le clavier avec évidence. C’est ainsi qu’avant-hier, alors que je rejoignais la gare RER, j’étais dans le bon état d’esprit. Tout me semblait sujet à billet. Le sourire de cette dame, le bistrot du coin et ses habitués, le vendeur à la sauvette de DVD piratés, la rue commerçante et son magasin Bata, le petit parc où les petits vieux emmènent leurs petits enfants. Des tas et des tas de mots venaient, des phrases et des tournures, des synecdoques et des métaphores filées, et je rageais de ne pas pouvoir dans l’instant rédiger tous ces chefs d’œuvres. Car en effet, plusieurs heures après, de retour et devant le clavier de l’ordinateur, le sourire de la dame était mièvre, le bistrot du coin un rade d’alcooliques malodorants, le vendeur était un receleur récidiviste, la rue commerçante un cloaque, le magasin Bata un distributeur de pompes made in china by children, et le parc était le symbole fini d’un ordre social étouffant peuplé de mauvaises herbes et de crottes de chiens. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’il était affiché à son entrée « interdit aux chihuahuas ».
Y’a pas à dire : le blogueur est un animal comme un autre, avec sa cohorte d’envies irrépressibles, de rêves chimériques, de désirs contradictoires. Et en plus, tout ça est inconstant.
Derniers commentaires