Quand j’étais à l’école primaire, je déjeunais à la cantine. Comme il y avait une seule cantine pour les 3 écoles du village, un car effectuait un ramassage des élèves. C’était une compagnie de car de la région qui effectuait cette prestation. Nous avions normalement toujours le même véhicule, de couleur noire, jaune et verte, dans mon souvenir. Il n’était par tout récent, mais restait quand même assez moderne et c’était un vrai car de voyage. Les sièges, montés en hauteur par rapport au couloir, étaient assez confortables, avec des accoudoirs, il y avait deux téléviseurs, hélas toujours éteints. Il y avait même de la moquette au sol. Nous avions aussi toujours le même chauffeur, un type à l’air jovial et au gros ventre proéminent. Mais je ne me souviens plus de son prénom. Il nous attendait, au volant, en écoutant la radio. Une fois où deux, même, il s’était assoupi et la dame qui nous accompagnait avait du taper au carreau pour le réveiller. Inutile de dire que les gônes que nous étions en rigolaient bien, et que les jours ou le chauffeur dormait, le scoop faisait le tour de la cour de récré. Je crois qu’il nous aimait bien, le chauffeur, et s’amusait aussi à maintenir l’ordre dans son bus. Quand l’un de nous était trop agité à la montée, il se levait, faisait la grosse voix et les yeux ronds, choppait le coupable et lui donnait un coup de ventre. Le gosse rebondissait et tout le car se marrait, même la victime, car c’était plutôt drôle. Une fois, au retour, le car était en retard. Pour tenter de nous éviter de manquer quelques précieuses minutes de classe (ce dont nous nous contrefichions éperdument), le chauffeur effectua le trajet en un temps record, engloutissant les virages à toute allure, alors que nous, jeunes inconscients, nous gueulions « chauffeur, si t’es champion, appuieeeheuu, appuieeheuuu, chauffeur, si t’es champion, appuie, sur l’champignon ». C’était n’importe quoi, mais j’en ai encore le souvenir !
Et puis un jour, à 11h45, le long du trottoir, ce n’était pas le car de la cantine qui attendait. Enfin, pas le bon. Au lieu de notre magnifique car de voyage, le gros chauffeur patientait dans une sorte d’antiquité toute en tôle cabossée, gris et jaune, affreux. Dans un bruit d’air comprimé et de grincement lugubre, la porte s’ouvrit lentement. L’engin était anémique. A l’intérieur, la stupeur se transforma en consternation : les sièges ressemblaient à des banquettes de deudeuche, avec des tubes directement arrimés au plancher plat, en tôle grise et lisse, et le tissu était tellement usé que parfois, on voyait une mousse jaunâtre pourrie qui sortait. Il y avait bien des porte-bagages, eux aussi en tubes avec des filets. Le chauffeur n’avait pas l’air très content et, lorsqu’il démarra le moteur, toute la carcasse se mit à vibrer dans un boucan effroyable. Au démarrage, nous laissâmes derrière nous une fumée bleue-noire puante. Inutile de dire que le trajet fut parfaitement inconfortable. Le véhicule craquait dans tous les sens et nous rebondissions sur les mauvais sièges au moindre passage surélevé. Les gamins que nous étions ne pipions pas un mot, nous contentant de nous regarder les uns les autres en se demandant qui allait se mettre à hurler de terreur le premier. Revenu d’outre-tombe, le car devint connu sous le nom de car fantôme. Pendant quelques temps, une ou deux fois par mois, nous avions droit à cette vieillerie. Jusqu’au jour où, au lieu du car habituel, au lieu du car fantôme, nous attendait un palace roulant à deux étages, tout neuf, tout arrondi de partout, avec des téléviseurs et même des toilettes à l’intérieur, et des ceintures de sécurités que nous n’attachions pas un l’escalier en colimaçon pour monter à l’étage. A l’étage, il y avait d’ailleurs une caméra qui permettait au chauffeur de voir ce qui se passait. Des concours de conneries devant l’objectifs furent organisés, pour le plaisir d’entendre le chauffeur rugir dans le micro en menaçant de monter faire la loi. Aucun risque, on savait bien qu’il ne passerait jamais dans l’escalier. N’empèche, ce jour là, inutile de dire que nous nous sommes précipités dans une joyeuse cohue et un fameux vacarme, sous l’œil amusé du gros chauffeur. Le car fantôme avait du rejoindre sa dernière demeure.
Quelques années après, j’ai appris qu’un jour, le chauffeur n’a pas ouvert la porte lorsque le troupeau d’écolier a rejoint le bus. Et n’a pas répondu non plus lorsque la dame a frappé au carreau. Au volant du car de la cantine, il s’était tellement endormi qu’il était mort. Une crise cardiaque, affirma le journal le lendemain. Le scoop fut énorme dans la cour de récré et assura la popularité de ceux qui mangeaient à la cantine pendant plusieurs jours. Ce qui est certain, cependant, c’est qu’il n’y avait plus de car fantôme, mais qu’il y avait un fantôme dans le car.






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