Il y a ces deux là, avançant d’un pas prudent et mal assuré sur les marches de la gare de Nanterre ville. Rabougris par le temps, vêtus de cette couleur marron rappelant le bois d’un cercueil. Elle, avec son fichu à fleurs noué sous le menton, lui avec sa casquette élimée. Elle, avec un sac de toile à larges anses passées sur l’épaule, contenant vraisemblablement un fatras que je ne peux même pas imaginer. Lui, avec un petit baise-en-ville de cuir marron lustré par le temps et passablement usé aux pliures, contenant un carnet de chèque et un porte-monnaie, un étui à lunette et les clés de la cave. Ils claudiquent, m’inquiètent : je les vois déjà chuter et dévaler les marches sur le dos, la tête vers le ciel qu’ils rejoindraient alors encore plus tôt que prévu.
Il y a ces deux là, toujours sur des escaliers, à Opéra en sortant de la ligne 8. Elle, grosse, objectivement moche, avec des lunettes de secrétaire des années 70, dorées et tarabiscotées. Des cheveux à la permanente agonisante, mal coiffés, presque hirsutes, mais dont le positionnement laqué force à croire, hélas, qu’elle a tenté de se rendre présentable. Lui, antithétique, d’une minceur confinant au squelettique, avec de trop grand pieds dans de trop grosses chaussures, un jean presque slim mais à l’aspect de baggy sur ses hanches. Et des yeux intelligents. Oh, je sais, on dit la même chose des chiens, mais c’est pourtant ainsi. Je me suis retourné, après les avoir doublés, et j’ai vu ses yeux, des yeux d’un bleu assez sombres, mais perçants, mobiles, légèrement plissés, curieux, presque inquisiteurs, vifs, alors que je me serais attendu à un regard rond, éteint, vide, bovin, fixe.
Il y a ces deux là, appuyés sur la rambarde de la patinoire de l’hôtel de ville. Jean’s siglés, préparation savante ou pour le moins étudiée et revendiquée comme telle, coiffure travaillée pour l’un comme pour l’autre. Des couleurs vives, qu’elle a choisis attentivement pour rappeler la teinte de ses yeux verts, des bijoux de pacotilles et un piercing discret à la narine sans doute concédé par une mère au bord de la crise. Des formes déjà plus que naissantes volontairement mises en valeur, par un décolleté à la limite de l’outrage pour les passants un peu âgés, et à la limite de l’inconscience au regard du vent glacial. Un pantalon fashion un peu gâché par un corps qui se cherche encore une forme pour lui, une écharpe se voulant bohème, de très belles dents, peut être le fruit de quelques années d’efforts pour un orthodontiste, bien alignées, bien lisses, comme pour compenser l’état dramatique de sa peau, massacrée par cette tragédie de l’adolescence qu’est l’acné.
Il y a ces deux là, à la terrasse d’un bar, qui se parlent sans se regarder, puisqu’ils regardent les passants. Plus jeunes mais pas encore vieux, un style déjà mûr qui n’a plus besoin de se rassurer par un excès d’artifices. Classiques mais parisiens, préparés mais pas trop, les yeux légèrement cernés, au regard un peu désabusé. Des chaussures de cuir un peu sales sur les cotés pour lui, d’inévitables talons hauts pour elle, qui lui font mal aux pieds mais qui n’étaient vraiment pas chers. Absorbés par leur conversation, ils se jettent de temps à autre un regard l’un sur l’autre, un regard où l’on sent un mélange d’amour et de résignation : Elle n’est plus si fraiche qu’avant mais elle est attentionnée, il n’est plus si drôle qu’avant mais il est sérieux.
A chaque fois, ils sont deux, à chaque fois, pris isolément ils seraient invisibles, quelconques, insignifiants. Mais à chaque fois, ces deux là se tiennent la main, par habitude, sans y penser, les doigts croisés, paume contre paume. A chaque fois, ces quelques centimètres carrés de peau en contact changent tout, ils irradient, uniques, considérables, touchants d’humanité. A chaque fois, je les trouve magnifiques dans leurs défauts mutuellement ignorés.
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