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Mot-clé - les gens

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jeudi, mars 3 2011

Tous ces deux là

Il y a ces deux là, avançant d’un pas prudent et mal assuré sur les marches de la gare de Nanterre ville. Rabougris par le temps, vêtus de cette couleur marron rappelant le bois d’un cercueil. Elle, avec son fichu à fleurs noué sous le menton, lui avec sa casquette élimée. Elle, avec un sac de toile à larges anses passées sur l’épaule, contenant vraisemblablement un fatras que je ne peux même pas imaginer. Lui, avec un petit baise-en-ville de cuir marron lustré par le temps et passablement usé aux pliures, contenant un carnet de chèque et un porte-monnaie, un étui à lunette et les clés de la cave. Ils claudiquent, m’inquiètent : je les vois déjà chuter et dévaler les marches sur le dos, la tête vers le ciel qu’ils rejoindraient alors encore plus tôt que prévu.

Il y a ces deux là, toujours sur des escaliers, à Opéra en sortant de la ligne 8. Elle, grosse, objectivement moche, avec des lunettes de secrétaire des années 70, dorées et tarabiscotées. Des cheveux à la permanente agonisante, mal coiffés, presque hirsutes, mais dont le positionnement laqué force à croire, hélas, qu’elle a tenté de se rendre présentable. Lui, antithétique, d’une minceur confinant au squelettique, avec de trop grand pieds dans de trop grosses chaussures, un jean presque slim mais à l’aspect de baggy sur ses hanches. Et des yeux intelligents. Oh, je sais, on dit la même chose des chiens, mais c’est pourtant ainsi. Je me suis retourné, après les avoir doublés, et j’ai vu ses yeux, des yeux d’un bleu assez sombres, mais perçants, mobiles, légèrement plissés, curieux, presque inquisiteurs, vifs, alors que je me serais attendu à un regard rond, éteint, vide, bovin, fixe.

Il y a ces deux là, appuyés sur la rambarde de la patinoire de l’hôtel de ville. Jean’s siglés, préparation savante ou pour le moins étudiée et revendiquée comme telle, coiffure travaillée pour l’un comme pour l’autre. Des couleurs vives, qu’elle a choisis attentivement pour rappeler la teinte de ses yeux verts, des bijoux de pacotilles et un piercing discret à la narine sans doute concédé par une mère au bord de la crise. Des formes déjà plus que naissantes volontairement mises en valeur, par un décolleté à la limite de l’outrage pour les passants un peu âgés, et à la limite de l’inconscience au regard du vent glacial. Un pantalon fashion un peu gâché par un corps qui se cherche encore une forme pour lui, une écharpe se voulant bohème, de très belles dents, peut être le fruit de quelques années d’efforts pour un orthodontiste, bien alignées, bien lisses, comme pour compenser l’état dramatique de sa peau, massacrée par cette tragédie de l’adolescence qu’est l’acné.

Il y a ces deux là, à la terrasse d’un bar, qui se parlent sans se regarder, puisqu’ils regardent les passants. Plus jeunes mais pas encore vieux, un style déjà mûr qui n’a plus besoin de se rassurer par un excès d’artifices. Classiques mais parisiens, préparés mais pas trop, les yeux légèrement cernés, au regard un peu désabusé. Des chaussures de cuir un peu sales sur les cotés pour lui, d’inévitables talons hauts pour elle, qui lui font mal aux pieds mais qui n’étaient vraiment pas chers. Absorbés par leur conversation, ils se jettent de temps à autre un regard l’un sur l’autre, un regard où l’on sent un mélange d’amour et de résignation : Elle n’est plus si fraiche qu’avant mais elle est attentionnée, il n’est plus si drôle qu’avant mais il est sérieux.

A chaque fois, ils sont deux, à chaque fois, pris isolément ils seraient invisibles, quelconques, insignifiants. Mais à chaque fois, ces deux là se tiennent la main, par habitude, sans y penser, les doigts croisés, paume contre paume. A chaque fois, ces quelques centimètres carrés de peau en contact changent tout, ils irradient, uniques, considérables, touchants d’humanité. A chaque fois, je les trouve magnifiques dans leurs défauts mutuellement ignorés.

mardi, mars 30 2010

Paris - Toulouse, Toulouse - Paris

Paris - Toulouse

- Monsieur, excusez moi...
- Oui?

Tiens, je n'avais pas vraiment prêté attention à mon voisin sur ce vol pour Paris - Toulouse. Je jette un œil. Ni beau, ni moche, la quarantaine déjà engagée, jean, chemise bleue, une montre un peu grosse à mon goût, cheveux châtain encore assez peu marqués par la calvitie, pas de cheveux blanc, yeux marrons, correct, sans plus. Que peut il bien me vouloir? Je jette un regard sur mon siège, rien oublié, alors?

- Oui, excusez moi mais, sans être indiscret, où avez vous acheté votre costume?

(Ah ben ça! On ne me l'avait jamais faite, celle là!)

- Jmechirheuuu... (oui, je bafouille toujours dans ce genre de cas). Heuu, ben aux galeries lafayettes, je crois bien.
- Ah oui... et la marque, c'est...
- Ah oui, pardon, c'est Jodhpur, en fait.
- très bien, très bien. Je suis indiscret, mais il est très beau, il va bien avec vous... me dit il en me regardant dans les yeux...

(m'enfin!!!)
- Heuu, je... oui... merci, c'est gentil... et bien je... heuu... Voila...
- Je vais être très indiscret mais... Et vos chaussures?

(maiheuuuu!! au s'couuur! c'est une technique de drague ou quoi??)
- Ah les chaussures, je les ai acheté chez Bocage, en fait...
- Hum, très bien. Et bien, vous avez bon goût! C'est aggréable pour les yeux des autres... Achève t il avec un grand sourire.
- Oh, c'est gentil... Et bien, voila... Bon séjour à Toulouse, alors, hein...
- Oui, vous aussi.



Toulouse - Paris

Je suis installé coté couloir, au niveau des ailes. J'ai déjà sorti le ipod et regarde 6 feet unders, épisode 4.

- Excusez moi, c'est libre à coté de vous?

(m'enfin, l'avion est vide, pourquoi tu veux te mettre ici, on va être tout serré, va au rang suivant!) Je lève la tête pour voir l'importun...
- j'chrouimheuu oui...

(Oh oui, assied toi à coté de moi, beau jeune homme!)

- Merci...

Je n'ai même pas le temps de décaler mes pieds dans le couloir qu'il s'engage, me donnant un point de vue sublimissime sur son jean et son cul. huuum! Arrivé à sa place, il pose son bouquin sur son siège, se retourne pour me faire face et, en un clin d'œil, saisi le bas de son pull pour l'enlever, soulevant en même temps le t-shirt et révélant, à 30 cm de mes yeux, des abdos très légèrement dessinés, un charmant petit nombril bordé d'une légère pilosité. Quelle indécence! Allumeuse, va! Je défaille instantanément et mes yeux restent bloqués sur son ventre, alors que le t-shirt retombe. Je lève les yeux, il me regarde en souriant. Bon, je lui demande sa main avant ou après le décollage?
Soudain, stupeur. Je vois son voisin de gauche, un quinqua assez vilain, regarder attentivement la carte d'embarquement posé sur le bouquin du jeune puis dévisager mon nouveau meilleur ami.
Il s'installe, ouvre "la lenteur", de Kundera. Je le surprend jeter un oeil sur mon ipod alors que je me demande comment engager la conversation. Quel dépit, je n'ai pas lu Kundera.
Soudain, alors que nous décollons, son baladeur glisse et vient tomber tout contre ma cuisse. Occasion inespérée! Je m'en saisi.

- Pardon... Votre baladeur...
- Oh, excusez moi...

Je lui tend, il le saisit, nos doigts se frôlent.
- Heureusement que vous êtes là, j'aurai été capable de l'oublier
- Oui, il faut dire qu'il est vraiment tout petit, hein...

(Oh mon dieu, quelle répartie minable, c'est naze, naze, naze)
- Oui! Le votre est plus gros... Réponds-t-il avec un nouveau sourire désarmant.
- C'est exact en effet. en même temps la taille ne fait pas tout Après, ça dépend de l'usage qu'on en a, n'est ce pas?

(Désastre, je suis trop nul-nul-nul)
- Oui, bien sûr...

Et soudain, calamité. L'autre engage la conversation...

- Pardon, j'ai vu votre nom sur votre carte d'embarquement et votre voix m'est familière... Vous ne seriez pas Henry Trucbidule, du bureau chose?
- Ah si... Mais vous...?

Je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter. En fait, ils travaillaient ensemble depuis 1 an, par email, et téléphone. Et le vieux lui tint le crachoir pendant tout le vol, avec des tas d'anecdotes sur sa carrière au ministère des transports. Ennuyant à souhait. L'apollon ne cessa de triturer son bouquin pendant tout le vol en répétant des "ah oui", "bien sûr" et autres "je comprends" de circonstance.
Dépité, je suis retourné à ma série.
A l'arrivée, le beau jeune homme m'accorda encore un beau sourire en sortant de l'avion, alors que l'autre lui expliquait comment je ne sais quel bureau allait repasser prochainement sous la responsabilité du ministère de l'intérieur...

mardi, février 10 2009

« Bon, allez, on va continuer à se promener »…

Il faut dire que la gamine tirait sur la manche de la mère et que son mari commençait à en avoir assez des ragots sur la santé d’une voisine. Il était temps de rompre la conversation. Et de continuer la promenade… Dans le supermarché Leclerc. Car c’est bien au milieu d’une allée, entre du coca cola en promotion et du jus d’ananas premier prix, que j’ai entendu cette fin de conversation.

Se promener à Leclerc. A chaque fois que j’entends ça, je bloque. Pouf. Marche plus. Se promener, ok. Allez à Leclerc, ok. Se promener à Leclerc, pouf. Comprend pas. Encore un de ces matins, à propos de l’école le mercredi matin : à la radio, ils expliquaient que quand ils n’ont pas école, les enfants regardent la télévision ou vont au centre commercial. Deux alternatives désolantes. Comment peut-on se promener dans un supermarché ? Ou même dans un centre commercial ? Je peine à concevoir le plaisir que l’on peut éprouver à déambuler au milieu de commerces et n’y parvient pas du tout s’il s’agit en fait d’étagères croulant sous des produits de consommation courante. Y’a-t-il un plaisir qui m’échappe, caché entre les allées de pack de couches pour nourrissons et les yaourts aux fruits mixés ? Le baratin du vendeur et ses ventes flash de 10 minutes seulement (profitez en vite !) sur les moules de Quimper ont elles un effet relaxant ou reposant ? La lumière clignotante des tubes néon de médiocre qualité a-t-elle des vertus insoupçonnées ?

Moi, être dans un supermarché ne m’apporte aucune satisfaction. Je n’y ressens que le désespoir de me situer pile dans le moule de la conformité : celle du type qui crèverait la bouche ouverte si on lui enlevait les accessoires d’une vie que l’on dit moderne et développée, celle d’un type fondamentalement incapable de se nourrir, se soigner, se vêtir, se laver, se chauffer et même se distraire autrement qu’en achetant plein de trucs qui, enrobés dans un packaging flatteur et au tarif exceptionnel de deux pour le prix d’un, lui donne l’illusion d’être plus malin que son voisin.

Je n’ai pourtant pas le sentiment d’être le plus féroce des altermondialistes. D’ailleurs, il ne faut pas se mentir, je n’ai rien d’un militant altermondialiste engagé. Mais alors, rien du tout. Tarvalanion, ,cet anarchiste, m’a même dit que j’étais petit bourgeois, et il n’a pas complètement tort : Je ne fais rien pour changer le monde et préfère me contenter de sa critique dans mes instants de lucidité. Ensuite, je m’y replonge hypocritement parce que c’est plus pratique, moins fatiguant et plus confortable, surtout lorsqu’on a la chance, comme moi, d’y être plutôt convenablement intégré (faut pas cracher dans la soupe). Pour être vraiment sincère, j’avouerai même que dans mes plus grands moments de sagacité cynique et égoïste, je me dis : « après moi le déluge, de toute manière je ne laisserai très probablement personne après moi, ceux qui font des gosses n’ont qu’à prendre les épouvantables responsabilités qui vont avec ». Dans ces instants heureusement fugaces, j’ai conscience d’être pire que le système que je conspue et d’ignorer superbement tout ce qui n’est pas humain mais va quand même crever à cause de lui, mais je m’en accommode sans trop de honte (mais un peu quand même).

Il n’empêche cependant que je ne me sens jamais plus désespéré du monde qui m’entoure que lorsque j’entends parler de promenade en supermarché ou, pire, de détente en faisant du shopping. Et je ne peux m’empêcher de penser que la maman et le papa auraient pu faire quelque chose de bien plus intéressant, intelligent et formateur avec leur rejeton que d’aller se balader à Leclerc.

Je vous laisse déduire ma position quant à l’ouverture généralisée des commerces le dimanche.

mercredi, juillet 30 2008

1542km et une grosse dame

Le weekend dernier, j'ai fait 1542km en train. C'est écrit sur les billets. Je rendais visite à La Cigale. Nous avons passé de délicieux moments, j'ai eu l'occasion de rencontrer également quelques uns de ses amis d'enfance et le copain de Rodrichou.

1542km, donc, tous en train. J'ai emprunté la gamme complète, du rutilant TGV Est aménagé par Lacroix au tacot régional de la liaison Rouen Dieppe. Deux extrêmes, deux catégories d'usagers.

Enfoncé dans le siège enveloppant du TGV, je regardais défiler les paysages à un train d'enfer. A 320km à l'heure, la machine semble vivre, alternant les sifflements d'accélération et les moments de détente où seul le grognement des roues sur les rails rompt le silence feutré de la rame et le souffle régulier de la climatisation. Avec mon style de touriste, je détonnais parmi les complets sombres et les cravates ternes. Les Thinkpads IBM Lenovo étaient à la parade et semblaient se congratuler mutuellement de leur austère professionnalisme. Alors que le train déboulait dans les plaines de la Beauce, un blackberry, sûrement jaloux de l'attention exclusive portée aux Thinkpads, se mit à couiner. Regards réprobateurs des Thinkpads, troublés pendant plusieurs minutes par la colère froide et difficilement contenue d'une responsable after market face à la gestion désastreuse d'un customer issue. Elle était à l'image de ce qu'elle attendait de ses troupes: sans faute. Chignon serré, tailleur sec, bijoux discrets mais probablement hors de prix, le corps tendu et svelte, sans le moindre gramme superflu, elle picorait entre deux invectives une barre céréalière sans sucre ni matière grasse. Dans les yeux, deux mitrailleuses et une période glacière toute entière vous rappellait qu'on n'était pas là pour rigoler.

Changement de scène. La ridicule vitesse du tacot régional ne suffisait pas à renouveler l'air, même fenêtres ouvertes. La moiteur crasseuse du vieil express régional stagnait. L'engin clopinait à un rythme de sénateur arthritique et dans un concert de craquement. Tout vibrait, râlait, grinçait. A quelques mètres de moi, la porte des toilettes, à demi détraquée, claquait à chaque virage. Un trentenaire un peu précieux semblait avoir atterrit ici par accident et tentait de se rafraîchir en agitant d'un geste las un éventail bleu cobalt. Son polo noir, ouvert, révélait une pilosité entretenue et un bronzage maîtrisé. Tandis que des ados partageaient bruyamment leurs exploits de skate-board, il regardait avec un mélange de tristesse, de résignation et de dégoût la grosse dame. Elle, je l'avait repérée dès sa montée à bord. La manquer eut de toute manière été difficile. Pendant un instant, j'ai cru qu'elle ne passerait jamais par la porte. Finalement, si. Elle est passée, avec tout le barda qui multipliait encore son volume. Un sac en papier siglé "Paul", une besace, un petit sac à main, un gros duvet et un énorme sac à dos de voyage, tout cela semblait pourtant ridiculement sous dimensionné eu égard aux proportions colossales de leur propriétaire. En soufflant, elle est arrivée jusqu'à sa place. D'un coup de rein surprenant, elle hissa son sac à dos dans le porte bagage, refusant l'aide d'un autre passager. Il y avait dans la maîtrise de sa corpulence quelque chose d'étonnant et de beau. Après avoir empilé tout le reste, elle entreprit de s'insérer dans un siège. Face aux accoudoirs, ses formes rebondies s'effacèrent, laissant glisser le volumineux corps jusqu'à l'assise. Enfin installée, elle ressemblait à une montagne sur un tabouret, les accoudoirs étant presque invisibles, masquées dans les plis des bourrelets. Ceux ci descendaient jusqu'aux pieds, débordants par les interstices des sandales. De ses doigts boudinés, elle s'empara d'une main d'un guide touristique et de l'autre d'un sandwich poulet-mayonnaise. Elle s'en délecta à petites bouchées, tandis que ses yeux couraient sur les lignes du guide au travers d'une paire de lunettes mauves à la forme quelconque. Son menton double -il n'y avait plus la place d'en accueillir un troisième- tressautait au rythme des mauvaises jointures des rails. Tranquille, elle assumait. D'autres ne seraient plus sorties de chez elles, se contentant de zapper bêtement sur des émissions de télévision vantant les bienfaits d'une crème amincissante miracle. Elle, elle voyageait, promenant sa colossale silhouette et ses cheveux soigneusement coiffés à la garçonne sur les routes Normandes. Elle était à des années lumières des canons de beauté mensuellement rabachées jusqu'à la nausée par Glamour et Cosmopolitan, mais elle était belle. Elle était humaine, assumant ses excès sans honte ni morgue, habillant son corps adipeux d'une sobriété étudiée et de couleurs assorties.

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