Ananas Biloba, puis ma mère, ont cru bon de m’envoyer cet article parce que le weekend dernier, il se trouve que je suis passé à Avalon. Précisément, je n’y suis pas allé avec le train, et précisément, j’y suis arrivé par feu la N6, c'est-à-dire la D606. En revanche, je ne suis pas passé par Vermenton. Si j’avais su, je l’aurais fait. Non, j’ai rejoins la D606 à Voutenay-sur-Cure. Oui, je sais. C’est le rêve. Not the American dream, scheduled in September, but the Burgundy Dream. C’est beau la France.
Pourtant, je dois le dire: je n’ai rien vu d’Avalon. J’ai vu la station service du Auchan, et le Mac Donald’s à coté. Un Mac-Do un weekend de grand départ, à Avalon, c’est aussi un spectacle, pourtant. Assis dans un coin en sirotant ton coca zéro, tu écoutes les adolescents de la table à coté papoter. Conversation sans intérêt de quatre adolescents qui ne sont pas encore sortis des jupes de leur mère mais qui feignent pourtant déjà d’en mépriser la vie de merde. Eux, ils feront différemment. Ils n’auront pas cette vie. Par contre en attendant, « si vous voulez après on va chez moi, mon père a ouvert la piscine ». Ouais. Je souriais, en me disant que mine de rien, j’avais vieilli, et qu’ à force d’être « si proche il y a encore peu », cette époque commençait à se faire lointaine. De l’autre coté de la vitre, un père en marcel se battait contre le hayon de la Dacia. Madame, à coté, se battait avec le fiston qui se battait avec sa sœur qui voulait la bouteille d’eau. Moi je suis différent, je n’aurai pas cette vie.
Si les meilleurs moments de mon petit périple furent après Avalon, dans les virolos du Morvan, je n’en garde pourtant pas de souvenir de la France profonde. Sans doute étais-je trop occupé à conduire. Je ne l’avais pas fait ainsi depuis un moment, et j’ai pris un certain plaisir à le faire. Rouler vite, sentir la moto tressaillir sur les bosses, basculer dans un virage, percevoir le plongement de la fourche lors d’un enchainement, serrer les cuisses pour faire corps avec elle, agir dans un mélange de réflexion et d’instinct, entendre le moteur gronder à l’accélération et pousser toujours plus fort à mesure que l’aiguille du compte tour grimpe vers les nombres à cinq chiffres, ressentir presque la caoutchouc du pneu mordre le tapis rugueux de la route, c’est pour moi se sentir vivre, égoïstement, pour soi même, gérer un risque qui est un putain de plaisir aussi.
La France profonde, je l’ai ressenti dans les lignes droites menant à Sens. Des routes bien droites, faisant fi des valons où germaient des bottes de paille bien cylindriques, parfois posées aléatoirement en plein champ, parfois bien rangées comme à la parade, l’une à coté de l’autre, l’une contre l’autre, dessinant sur les collines d’étranges traits discontinus. L’œuvre, à l’évidence, de cette moissonneuse batteuse à l’arrêt, semblant contempler son ouvrage accompli face au champ à la terre désormais nue.

Le long de la route, une voie de chemin de fer, où, sur plusieurs kilomètres, un TER Bourgogne poussée par une motrice diesel me fit la course. Je le laissais gagner lorsque, m’arrêtant sur le bas coté, je me suis arrêté pour regarder et photographier les vaches qui, elle, regardaient passer le train, de leur œil bovin vide. Je crois qu’il n’y a pas simultanément plus lamentable et admirable qu’une vache. Pacifique et innocente jusqu’à l’abattoir, entourée de vilaines mouches aux reflets verts, cette pauvre bête pourtant bien utile atteint un niveau de pathétisme presque artistique lorsqu’elle fuit en galopant de sa foulée ridiculement inefficace. Ce n’est pas étonnant qu’elle soit sacrée dans un pays et transformée en big-mac dans d’autres.

La France profonde, je l’ai surtout trouvée à l’entrée de Flogny la Chapelle. Perturbant le maigre flot de voitures de la D905, une bergère, sortie directement de l’entre deux guerre, menait au pré son petit troupeau de moutons canalisé par deux chiens plus un en laisse. Une véritable image d’Epinal, avec blouse bleue à petits carreaux, fichu bleu-gris sur la tête, un bâton vaguement droit à la main droite tandis que la gauche tenait le chien. Le visage ravagé par le temps, sec, aux rides profondes mais où brillaient, au fond de leurs orbites, deux yeux bleus métalliques. Je ne l’ai vue que le temps de passer, à petite vitesse, à coté de son troupeau. J’ai eu envie de m’arrêter, de faire demi-tour, et de lui demander si je pouvais la prendre en photo, elle, son troupeau et ses chiens. Elle aurait dit oui, se serait laissée photographier, aurait peut être dévoilé un sourire édenté mais dans son regard, il y aurait eu de la curiosité, de l’amusement, un peu de plaisir, peut être. Avec de la chance, j’aurai réussi à saisir toute la simplicité de la vie dans ce cliché. Je lui aurais demandé son adresse, elle se serait appelée Simone, j’aurai fait un tirage de la photographie et je le lui aurais envoyé. Elle l’aurait posé sur le vieux buffet en chêne sombre de la pièce centrale de sa vieille ferme. Si je m’étais arrêté, si j’avais fait demi-tour, si j’avais fait cette photo, alors entre le capteur électronique de mon appareil et son visage buriné, il y aurait eu une merveilleuse diversité. Mais à force de tergiversation, je ne l’ai pas fait et je le regrette amèrement.







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