L'avantage de l'open-space, c'est que je profite des conversations de mes chers collègues hétérosexuels mariés et pères, les partage et les compare à ma propre vie. Contrepartie logique, j'ai acquis assez rapidement une réputation d'hédoniste cynique légèrement snob et précieux, à cause de mes dénégations les plus fermes sur mon accession potentielle à la parentalité, mes citations de Talleyrand, mes réguliers voyages à Paris ou j'ai souvent fini à Beaubourg ou la Comédie Française, ma méconnaissance complète des promotions de norauto et mes questions bizarres sur la possibilité de bruncher au Mans un dimanche matin. Réputation qui fut confirmée lorsque, dans un instant d'égarement, j'ai raconté être allé à un concert d'orgue à l'abbaye de Solesmes avec Incipio. Ce jour là, je n'avais pas terminé la première phrase de mon récit que je voyais au petit sourire de mon collègue que mon cas venait de s'aggraver.
Ceci dit, j'ai acquis en quelques mois de véritables connaissances en matière de formule 1, d'automobile sportive et familiale et dernièrement, de tondeuse à gazon. Tous ces sujets étant cependant frappés d'un paramètre à gérer comme le lait sur le feu: Madame. Mes collègues masculins ont d'ailleurs trouvé un surnom évocateur: l'Amirale.
S'ils demeurent persuadés qu'un jour, je me marierai et ferai des petits, ils m'encouragent absolument à profiter de la vie tant que je n'ai pas d'Amirale sur le dos (ce qui ne correspond pas vraiment à aller dans une abbaye écouter de l'orgue d'après eux, mais passons, ils ne veulent pas voir que préfère un matelot à une Amirale). De fait, le marketeux-hétéro-père de province, s'il se lâche au boulot, renonce définitivement à toute forme de leadership dès qu'il a franchi le portail de l'amirauté sa maison. D'ailleurs, l'Amirale fait remarquer aimablement qu'il faudrait le repeindre, le portail. Il n'est pas contre, d'ailleurs, puisque ça lui permettrait d'avoir la paix pendant une demi journée, mais c'est sans compter sur le fait que l'Amirale n'a pas vu sa soeur (qui a accouché il y a 4 mois) depuis 3 semaines, et qu'il faut donc absolument s'entasser dans le scénic pour aller la voir pendant un weekend. Un scénic, bien sûr, parce que l'Amirale a décidé un jour que le coupé BMW c'était bien joli, mais pas pratique. La mort dans l'âme, le mâle a alors mis la série 3 à 6 cylindres en ligne essence sur leboncoin.fr et opté pour la bétaillère familiale diesel. Depuis, les enfants ont maculé le plafond en faisant exploser un pom'pote à l'intérieur et un stock de beaux cailloux trouvés chez la belle soeur se promène dans le coffre, mais il n'ose pas les virer de peur de provoquer une houleuse réunion de l'état major à propos du droit des enfants à construire leurs passions. Déjà que le problème de la tondeuse n'est pas encore soldé...
Car oui, l'Amirale a un droit de regard sur tout et rien ne saurait se faire son approbation, y compris l'achat d'une tondeuse à gazon, et ça ne rigole pas: Sans doute aussi compétente en mécanique qu'en couture, elle exige l'achat d'un modèle thermique, tracté, sur roulements et surtout avec un carter en aluminium sinon ça rouille. Le collègue, qui sait bien que la mécanique de l'engin vendu par castorama rendra l'âme bien avant que la rouille n'attaque sérieusement le carrossage, tente vainement de se débattre (et sauver quelques euros), provoquant d'intenses débats dans l'open-space qui aboutissent tous à la conclusion unanime que le carter en alu, c'est de la frime et que l'Amirale, elle craint. Cultivant à plaisir ma réputation de provocateur anti paix des ménages, j'ai pour ma part perfidement milité pour un modèle électrique. Si, du bout des lèvres, ils admettent que pour 500m² de terrain plat, la question peut se poser, ils reviennent vite à la position du thermique tracté. Déjà, parce que l'électricité c'est un truc de pédé (et non de gonzesse, puisque l'Amirauté veut du thermique), et ensuite, justement, parce que l'Amirauté a statué et que contester, c'est faire sédition et ça... Brrr, surtout pas. Mais par contre, confirmé dans ses convictions par ses collègues, il va se battre jusqu'à la mort pour éliminer cette couteuse exigence de l'aluminium. Enfin, jusqu'à la mort, façon de parler, bien sûr. D'ailleurs, on pourrait plutôt en parler, justement, négocier, plutôt que se battre. Ou au moins, essayer de négocier? Si la situation s'y prête... Bon, c'est vraiment beaucoup plus cher, le carter alu? Parce que c'est vrai, quoi, pourquoi risquer la guerre civile pour quelques euros, après tout?
Je passe te prendre à l'accueil à 10h.
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