- Et celle là ?
- Ah oui. Oui, celle là, j’aime bien. Plus que l’autre, là bas.
On tourne un peu autour de la chose, je me m’agenouille même pour avoir un meilleur angle. On se penche, on examine, on apprécie, on scrute, on reluque. Devant cette Austin-Healey verte, sur l’esplanade du château de Vincennes, on rêvasse. Les anciennes étaient à Vincennes, dimanche, et nous sommes allé les regarder. On quitte l’Austin-Healey pour voir d’autres engins, Citroën traction et SM, Renault 4 GrandLuxe, Peugeot 204, Triumph, MG, des grosses américaines de chez Ford, des minuscules italiennes de chez Fiat, des coccinelles rondouillardes, quelques Jaguars et même une Rolls. Elles n’étaient pas si nombreuses à stationner. On découvre une autre Austin-Healey 3000, bicolore. On jette un œil. Mais les yeux retournent toujours sur la première, avec sa couleur verte foncée qu’on imagine si bien au milieu de sa campagne anglaise.
Soudain, un couple s’approche d’un air décidé. Monsieur s’installe au volant alors que madame prend place à coté. Vite, je rejoins la voiture. Un coup de démarreur et le moteur s’ébroue. Un son rauque, régulier, sourd. Alors que la belle carrosserie sort doucement de sa place, l’esprit s’évade. Soudain la grisaille de janvier disparait. L’esplanade et son mauvais parking s’évanouissent, et les douves du château deviennent le fossé d’une belle départementale normande. Nous ne sommes plus à l’Est de Paris, nous sommes en Normandie, dans le bocage, nous ne sommes plus en janvier, nous sommes en avril ou en mai, je ne sais pas, il fait beau, avec juste ce petit fond d’air frais, presque marin déjà, qui fait que l’on a noué autour du cou une écharpe de Pashmînâ. Ah qu’il est agréable de rouler en torpédo, tranquillement, pas besoin d’aller vite, pas besoin de faire grimper les aiguilles des compteurs qui s’alignent sur le tableau de bord métallique, à coté de cette petite manette pour allumer les essuie-glaces, au dessus de ce petit bouton pour enclencher le starter, à l'opposé de ces deux poussoirs, là, à proximité du drapeau britannique, coté passager, et qui font jaillir de l’air chaud. Non, vraiment, pas besoin d’aller vite, il faut aller à juste ce qu’il faut pour entendre le moteur ronronner, le vent siffloter sur la carrosserie et les gravillons crisser sous les pneus, et voir le paysage défiler, ce beau paysage normand, verdoyant, avec ses prés et ses haies, sur cette petite bucolique route qui sillonne. Conducteur et passager, on se jette de petits regards furtifs, juste pour vérifier que l’autre aussi rêvasse à la vue de ces belles propriétés que nous croisons, juste aussi pour vérifier que le vent continue de faire s’affoler cette mèche rebelle mais rigolote, juste surtout pour parachever son bonheur en le sachant partagé. A bord de cette belle automobile verte bouteille, derrière son gros volant de bois précieux, rêvant d’être ce que l’on n’est pas vraiment, on sourit en hésitant entre la félicité et la nostalgie, une nostalgie douce, moelleuse, trainante, indolente, rétro, qui hésite, qui divague comme cette route qui contourne les arbres et longe des clôtures en bois vermoulu. On arrive à un carrefour, on jette un œil à ce gros panneau indicateur en vieux béton, et on enclenche le clignotant en direction d’Honfleur. On sourit, encore. C’est cela, en fait. Honfleur. Deauville. On est dans un roman de Sagan. Un petit weekend en amoureux comme un petit bouquin de Françoise, sans autre dessein que celui d’être agréable, sans autre prétention que celle d’être bâclée, un weekend comme du chocolat à l’orange, sulfureux, suave, égoïste, à la vanité un peu douceâtre, ponctué d’accélérations qui sonnent comme des rébellions avortées et de formules toutes faites au parfum péremptoire.
Un cahot. Brutal. Ah, ces mauvaises routes qui… Trop tard. C’est l’embardée. Le rêve s’envole, emporté dans ce crachin qu’on aurait aimé Normand mais qui n’est que Parisien, évanoui alors que l’Austin-Healey quitte l’esplanade dans un dernier vrombissement.



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